Petites et grandes histoires de Thaïlande

Cette page est consacrée à la découverte de la Thaïlande à travers son histoire, sa culture et son patrimoine.

Elle rassemble des articles de fond, documentés et suivis, destinés à celles et ceux qui souhaitent mieux comprendre les racines et les évolutions de ce pays au-delà des représentations habituelles.

Une part essentielle de ces contenus repose sur les travaux de M. Bernard de Guilhermier, que nous tenons à remercier chaleureusement pour la qualité, la rigueur et la générosité de ses textes consacrés à l’histoire de la Thaïlande. Ses articles constituent une base précieuse pour appréhender les grands repères historiques du royaume.

Cette rubrique accueille également une série d’articles consacrés au patrimoine religieux et architectural local, et plus particulièrement aux temples, nombreux et souvent méconnus, qui témoignent de la richesse culturelle et spirituelle du pays.

À travers ces publications, cette page se veut un lieu de transmission, de mémoire et de partage, à destination des curieux, des voyageurs, des résidents et de tous les passionnés de la Thaïlande.

30  Janvier 2026

LES PEINTURES MURALES, L’ÂME DES TEMPLES DU COEUR DE L’ISAN.


Certains temples de l’Isan recèlent des trésors totalement méconnus, des fresques murales sur lesquelles les renseignements sont pratiquement inexistants. Ils sont spécifiques à l’Isan. 

Quelques passionnés toutefois en ont fait la description, Alain Bottu pour la province de Khonkaen et Mahasarakham, dont le site comporte de magnifiques photographies (1).


Une jeune et belle passionnée, Aurore Lejosne-Bougaud, consacre une thèse au temple Wat Phochai situé dans la province de Loei (le wat Phochaïnaphung (วัด โพธิ์ชัยนาพึง) situé dans le village de Ban naphung (บ้านนาพึง) amphoe de Na Haeo (นาแห้ว) - Son site comporte de magnifiques photographies (2).


Le guide vert Michelin lui consacre quelques lignes. Le Wat Pumin à Nan (วัดภูมินทร์) est moins mal loti puisque Michelin lui consacre deux étoiles (« vaut le détour) » et quelques lignes flatteuses.


La dernière livraison du journal de la Siam society (3) ...


...consacre un très bel article de Madame Brereton sur le Wat Chaisi (วัดไชยศรี) situé à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Khonkaen auquel une section de l’Université de cette ville consacre une activité d’étude et de sauvegarde. La même avait consacré un article à trois de ces temples (4).


La Siam society a par ailleurs engagé un programme de rénovation sur le temple de Wat Sa Bua Kaeo (วัด สระบัวแกว) (5).


Pimwadee Eomthurapote leur a consacré une étude plus synthétique (6). Nous avons encore consulté l’article de Thawat Trachoo, Sastra Laoakka et Sisikka Wannajun (7). Madame Brereton a inventorié 74 de ces temples sur l’ensemble des provinces de l’Isan surtout dans les provinces de Khonkaen, Mahasarakham et Roiet (3), le cœur de l’Isan, mais il en est dans les provinces de Kalasin, Amnat Charoen, Ubonrachatani, Nakhon Phanomm Loei et Mukdahan. Il est probable qu’il en est beaucoup d’autres comportant ces fresques, à l’écart de tout circuit touristiques, méconnus des proches voisins eux-mêmes (8), moribonds, occupés par de vieux moines sans ressources financières.


Comment les trouver ? 

Ce peut-être un calvaire. N’espérez pas trouver des panneaux indicatifs. Allain Bottu a pris la peine de donner les coordonnées GPS des temples qu’il a visité. Ceux que l’utilisation de cet instrument rebute trouverons sans difficultés la carte (bilingue) de Thinknet à une bonne échelle (1/550.000ème) beaucoup plus utile que la carte Michelin au 1/1.3700.000ème. Certains de ces temples sont mentionnés. Mais Thinknet diffuse par ailleurs un carte (bilingue) sous forme de CD qui atteint un grossissement d’une précision diabolique puisqu’il part d’une échelle de 1.4.000.000 ème pour descendre, mieux que le cadastre français, au 1/1000ème. Il n’y a plus de problèmes puisque tous ces temples s’y trouvent et les coordonnées GPS permettent de les rejoindre sans trop de problèmes. Les habitants proches vous renseigneront volontiers à condition de leur montrer le nom du temple en thaï.


Les fresques 

: Leur caractéristique est de se trouver sur les murs extérieurs et intérieurs, ce que l’on ne trouve nulle part ailleurs en Thaïlande. Pourquoi à l’extérieur ? Il n’y a qu’un bâtiment, souvent fort modeste, décoré, la chapelle d’ordination, ce qu’on appelle en langue locale le sim (ou sima สิม) qui est l’équivalent local (Lao et Isan) de l’ubosot (อุโบสถ), le hall d’ordination, un lieu sacré (9) qui était par définition interdit aux femmes. Mais comme les fresques ont – au moins partiellement un but didactique – l’instruction religieuse des femmes par les images se fait donc à l’extérieur. « Politiquement incorrect » ? Peut-être pour certains mais ce panneau photographié en 2010 à l’entrée d’une chapelle d’ordination mentionne toujours « Interdit aux femmes d’entrer » (10).


Ce sont le plus souvent de petits bâtiments aux côtés desquels (lorsqu’ils n’ont pas été détruits ou laissés à l’abandon) ont été construits de nouveaux bâtiments, de vastes Viharn (ou Vihara วิหาร) en béton et à l’arrogante ferticalité, aux standards des autorités religieuses nationales dans la droite ligne des tentatives gouvernementales du 19ème et du 20ème siècle d'éradiquer les cultures locales, les traditions, les langues et les écritures (11) pour imposer la mode de Bangkok selon le standard du Département des affaires religieuses (กรมการศาสนา kromkansatsana).


Lorsque vous entrez dans l’enceinte du monastère, cherchez le bâtiment le plus modeste et le plus souvent en triste état ! 

Ainsi la très modeste chapelle du Wat Klangkhokkho de Yangtalat (วัดกลางโคดค้อ -ยางตลาด) est datée de 1889 : petit bâtiment typique porté vers des poteaux en bois orienté vers une statue de Bouddha dont les murs sont restés blancs faute de moyens financiers :


Par exemple, le sim du temple de Phra Si Maha Pho (วัดพระศรีมหาโพธิ์) au bord du Mékong à une vingtaine de kilomètres en amont de Mukdahan est une modeste cahute ...


... située au pied d’un bâtiment conventuel daté de 1916, d’architecture élégante mais incongrue, de toute évidence française, œuvre d’un architecte vietnamien ayant appris son métier en Indochine coloniale, dont l’abbé est beaucoup plus fier que les fresques intérieure de sa chapelle !


Les sim sont en général construits de brique et de mortier avec des caractéristiques architecturales plus ou moins similaires, une seule porte d'entrée à partir d'un petit escalier flanqué d’animaux mythiques (Nagas). Les parois latérales sont constituées de trois panneaux, dont deux ont des fenêtres. Les toits ont de larges pignons qui se prolongent vers l'extérieur pour abriter les peintures murales de la pluie et du soleil. Les toitures, à l'origine couvertes de bardeaux de bois sculptés à trois niveaux avec une partie étendue qui ressemble à une aile d'oiseau soutenue par une rangée de colonnes autour de la salle, sont actuellement en plaques de métal galvanisé ou en tuiles vernissées.


Les peintures représentent évidemment le plus souvent des scènes clefs de la vie de Bouddha, le Vessantara Jataka (เวสสันดรชาดก), l’une des vies antérieures de Bouddha, alors prince Vessantara, qui donne tout ce qu'il possède, affichant ainsi la vertu de la charité parfaite ;


ou encore des épisodes du Sangsinchai (สังข์สินไชย) un poème épique religieux spécifiquement lao, Sin Chai est un héros qui a mené ses troupes à la bataille contre le roi-démon : Notons que ce sont des figures de cette épopée qui ornent les superbes lampadaires de Khonkaen, 200 dans la ville, érigés en 2005.


Lorsque les peintures contiennent du texte – ce qui est rare - il est en dialecte Isan pour avoir plus d’impact auprès des communautés locales. Ces chapelles datent en général du premier quart du siècle dernier. 

Les artisans utilisaient des couleurs naturelles, végétales en général (écorces et feuilles de plantes telles que l'indigo et le cinabre) et évidemment pas de colorants chimiques bien qu’ils aient pu être utilisés pour faire des retouches. La palette comporte diverses nuances d’indigo, de marron, et d’aigue-marine avec des touches de blanc et de noir. Le bleu, le blanc, le jaune vif et le noir dominent parce que les artistes locaux ont un choix très limité de couleurs, explique Wittaya Wutthaisong, maître de conférences en histoire de l'art à l'Université de Khon Kaen. 

Le maximum est fait à partir de matériaux locaux. Le blanc par exemple est fait à partir de coquilles de palourdes et le bleu vient de l'usine d’indigo locale. Ils utilisaient des pinceaux faits de bâtons de bambou (12). Les artistes devaient d'abord marquer les contours sur les murs au crayon, et on peut parfois en regardant de près voir le brouillon à travers la couleur. Ils peignaient ensuite directement sur le ciment blanchi à la chaux en respectant un ordre hiérarchique : La partie supérieure de la paroi était réservée aux anges, aux objets sacrés, et aux figures religieuses, la partie est celle de l’histoire et la partie inférieure à l’aspect humain et à l'enfer. 

Les contours sont en général de couleur bleue et la base est blanche ou ivoire. Le dessin des figures humaines et divines suivent des conventions typiques des marionnettes d'ombre que l’on trouve dans toute l'Asie du Sud-Est. 

Les visages des personnages masculins sont dessinés de profil, ce qui donne une impression de mouvement et d’énergie (technique de nos bandes dessinées !). En revanche, les femmes et les mâles spirituellement supérieurs, tels que le Bouddha, sont dessinés de face ou de trois-quarts face ce qui leur donne une attitude paisible. On trouve souvent hommes et femmes dessinés dans des poses similaires au « tribhanga » de la sculpture traditionnelle indienne.


Mais aussi – nous allions dire surtout, pour nous occidentaux – nous allons admirer de nombreuses scènes de la vie quotidienne, hommes et femmes au travail, courbés en deux pour travailler la terre avec des houes, hommes pataugeant dans l'eau pour retirer les pièges à poissons, femmes portant des fagots de bois, hommes labourant derrière des buffles, vieilles glanant les champs de riz, avec leurs mamelles tombantes, scènes de processions, scènes de fêtes avec les joueurs de khènes et les danseurs, prisonniers de guerre revenant du Laos, éléphants au travail, architecture traditionnelle. L'érotisme de certaines scènes est parfois déconcertant, hommes caressant les seins de leurs compagnes, à tel point que certaines scènes ont été censurées ultérieurement (caviardage des organes génitaux !). Au Wat Ban Lan en particulier, certains détails semblent avoir été délibérément endommagés par grattage de la surface des parois pour effacer certaines parties de la région pelvienne.


Il faut évidemment considérer le contexte socio-historique, ce qui peut sembler choquant pour un thaï du 20ème ou du du 21ème siècle pouvait ne pas nécessairement l’être pour un villageois Isan 100 ans plus tôt.

 « La sim, à bien des égards, est l'âme de l'Isan » dit Wittaya Wutthaisong. « Les petites et humbles sim sont un témoignage de la simplicité, de la beauté, de l'honnêteté et de la fidélité » (12). Les peintures extérieures, peintures à l’eau, subissent mal les outrages de l’humidité permanente. Peu ont résisté à l'épreuve du temps, mais attirent encore l'attention des villageois et de rares visiteurs. Rendons hommage aux étudiants en histoire de l’art et à quelques universitaires de Khonkaen, Wittaya Wutthaisong, Udorn Buasri, Chob Disuankok et l’architecte Wiroj Srisuro, dont les efforts évitent à la « fierté de l'Isan » de tomber en poussière. 

Le Wat Chaisi est en effet un exemple, il y a 25 ans, nous apprends Madame Brereton (en 1990 donc) il était à l’abandon faute de moines permanents depuis 30 ans. Il doit sa résurrection au Prakru Bunchayakorn, un moine natif du village de Sawatthi (สะวะถิ), retourné au village avec sa famille avec une aide tardive de « Tourisme autority of Thailand » et du département des beaux-arts. Nous devons avoir présent à l’esprit qu’il y a une quarantaine d’années, le temple était le centre et le cœur de la communauté villageoisen centre spirituel, lieu de rassemblement, école, dispensaire médical, champs de foire. La plupart des hommes était ordonnés moines « temporaires » après avoir reçu leur éducation au temple. Mais depuis 40 ans, le nombre de moines a diminué de moitié… Et les communautés villageoises ont été par le pouvoir central conditionnées pour penser que s’ils construisaient les temples comme leurs aïeux, ils auraient l’air de provinciaux c’est-à-dire de bouseux, alors place aux modèles de Bangkok. 

Il faut aussi citer l’exemple des temples de Wat Photharam ....


et le Wat Parelainakho ...


...faisant l’objet d’un programme de rénovation sous l’égide de l’université de Mahasarakham, toujours en cours faute probablement de secours financiers, l’université étant – parait-il – moins riche que celle de Khonkaen.


NOTES

(1)  (bottu.org in Bing) 
En plus des temples de la province de Khonkaen dont nous allons parler, il nous décrit encore sur celle de Mahasarakham le Wat Photharam (วัดโพธิธาราม), le Wat Parelainakho (วัดป่ารเลัยนาค้อ) et le Watsawangaram (วัดสว่างอารมณ์) repérables par GPS.


(2)http://vrheritage.com/actus/

(3) Volume 103 – 2015 – Article de Bonnie Pascala Brereton « Preserving Temple Mural in Isan : Wat Chaisi, Sawatti Village, Khonkaen, a Sustainable model ». Elle est par ailleurs l’auteur d’un ouvrage sur la question « Buddhist Murals Of Northeast Thailand: Reflections Of The Isan Heartland » - Mekong Press que nous n’avons malheureusement pas encore pu nous procurer.


(4) « Towards a Definition of Isan Mural Painting : Focus on the Heartland » in Journal de la Siam society, volume 98 de 2010. Son étude porte sur le Wat Ban Lan (ou Wat Matchim Witthayaram วัดบ้านลาน วัดมัชฌิมวิทยาราม) situé à une quinzaine de kilomètres à l’est de Phai, environ 45 km au sud de Khonkaen sur la 2 – sur le Wat Sanuanwareepatanaram (Wat Sanuan Wari วัดสุนานวารีพัฒนาราม) situé à 1km à l’est de Phai et sur le Wat Sa Bua Kaew (วัด สระบัวแก้ว) situé à (5) Le temple est situé à 18 km de Phon - 70 km au sud de Khonkaen sur la 2 - vers l’est sur la 207. Vous trouverez de très belles photographies de ces trois temples et du Wat Chai Si sur le site d’Alain Bottu (note 1).

(5) voir sur le site de la Siam society :
Le Wat Sabuakaeo a ainsi bénéficié de la publicité générée par les efforts de la Siam Society pour lever des fonds pour remplacer son toit et le refaire à neuf. Quelques années auparavant, le toit d’origine avait été remplacé par un toit à forte pente qui a exposait les peintures murales aux intempéries. Son Altesse Royale la Princesse Galayani Vadhana, sœur aînée du roi actuel (กลยาณีวัฒนา) avait inauguré la nouvelle toiture en février 2001. Voir l’article de Bilaibhan Sampatisiri (Président de la Siam Society) dans le journal de la Siam society de 1988, volume 88, p. 201-202 « Dedication of the Ubosot at Wat Sa Bua Kaeo »

(6) Pimwadee Eomthurapote « Concreteness and Abstraction in the Murals of Sim Isan through Plato’s Analysis » Paper presented at the 12th International Conference on Thai Studies 22-24 April 2014 University of Sydney.

(7) Marisa in Buddhist Buildings and Role in the Daily Lives of Isan People » In Asian Culture and History, Vol. 6, No. 2; 2014 - ISSN 1916-9655 E-ISSN 1916-9663 Published by Canadian Center of Science and Education.

(8) Le site officiel du bouddhisme thaï dénombre pour 2004 sur tout le pays 40.717 temples dont 33.902 temples sont en activité. (http://www.dhammatai.org/watthai/watstat.php (dhammatai.org in Bing)) Nous avons dénombré sur la seule province de Khonkaen très exactement 1.200 temples (https://th.wikipedia.org/wiki/รายชื่อวัดในจังหวัดขอนแก่น (th.wikipedia.org in Bing)), 546 sur la province de Loei (http://th.wikipedia.org/wiki/รายชื่อวัดในจังหวัดเลย (th.wikipedia.org in Bing)), 670 sur la province de Kalasin (http://th.wikipedia.org/wiki/รายชื่อวัดในจังหวัดกาฬสินธุ์ (th.wikipedia.org in Bing)) et 507 sur celle de Nongkhaï (http://th.wikipedia.org/wiki/รายชื่อวัดในจังหวัดหนองคาย (th.wikipedia.org in Bing)).

(9) Le mot est pâli, la langue sacrée du bouddhisme, il signifie aussi la « frontière » entre le sacré et le profane (Voir le texte de Peter Skilling « The Pali Text Society » publié à Londres en 1992). Il est aussi utilisé pour désigner les bornes (ปริมณฑล) délimitant l’espace sacré.


(10) Gardons-nous de préciser où il se trouve (en Isan) pour ne pas donner l’idée à quelques pétroleuses « femen » d’aller le déboulonner. Il en est d’autres :


(11) Voir notre article du 6 septembre 2005 « Vers une renaissance de l’ancienne écriture Isan ».

(12) Article de Phoowadon Duangmee in « The Nation » du 2 juin 2013.


Histoires de Thaïlande

  IL N'Y A PAS DE « PAGODES » DANS LES TEMPLES BOUDDHISTES DE THAÏLANDE

23  Janvier 2026

LES ORIGINES MYSTÉRIEUSES DES BORNES SACRÉES (BAÏ SÉMA) DES TEMPLES DE L’ISAN EN THAILANDE

Nous vous avons parlé (1) de ces temples aux chapelles d’ordination dont les murs peints recèlent des trésors méconnus, des fresques murales sur lesquelles les renseignements sont pratiquement inexistants. Ils sont spécifiques à l’Isan, région du Nord-Est de la Thaïlande.

Wat Phra Buddha Sayaram (Sakon Nakhon) :

Certains ont été inventoriés, mais il est probable qu’il en est beaucoup d’autres comportant ces fresques, à l’écart de tout circuit touristique, méconnus des proches voisins eux-mêmes, moribonds, occupés par de vieux moines sans ressources financières. Ces peintures murales ne présentent malheureusement aucune garantie de durée, soumises à l’humidité et aux pluies torrentielles des tropiques. Beaucoup prennent un aspect ruiné et misérable qui fait peine à voir. Ce sont le plus souvent de petits bâtiments aux côtés desquels (lorsqu’ils n’ont pas été détruits ou laissés à l’abandon) ont été construits de nouveaux bâtiments, de vastes Viharn (ou Vihara วิหารท la salle de réunion où ont lieu les prêches) en béton et à l’arrogante verticalité, surmontées de toitures télescopiques aux acrotères crochues aux standards des autorités religieuses nationales dans la droite ligne des tentatives gouvernementales du 19ème et du 20ème siècle d'éradiquer les cultures locales, les traditions, les langues et les écritures pour imposer la mode de Bangkok selon le standard du Département des affaires religieuses (กรมการศาสนา kromkansatsana).

Wat Klang - Huaymek (Kalasin) : l'ancienne chapelle (1957) et la nouvelle (2011) :

Ils sont orientés vers l’est, de là d’où vient la lumière et en direction duquel porte le regard de la statue de Bouddha (2). Nous n’avions alors fait qu’une simple allusion (note 9) aux bornes - « baï séma » - qui délimitent l’enceinte sacrée, placées aux huit points de l’horizon (1). Ce sont les baï séma (ใบเสมา), baï sima ou baï sim (ใบสิม) en Lao-Isan. Séma (sima), un mot venu du pali, la langue sacrée du bouddhisme, c’est à la fois une frontière (Nakhonrachasima นครราชสีมา c’est la ville frontière royale) (3) mais c’est aussi, curieusement, opuntia aliator, une variété de cactus dont la forme rappelle étrangement celle de nos bornes.



Ces bornes sacrées, essentiellement en Isan et dans la Lanna sont le plus souvent des mégalithes, des menhirs tout simplement, en grès rouge, en latérite, en ardoise au Laos ou peut-être en bois fossilisé. Leur taille peut varier entre quelques dizaines de centimètres et près de trois mètres.


D’où provenaient-elles ? Faute de connaissance en géologie, il ne nous semble pas qu’il ait eu en Isan des carrières de grès rouge ou de latérite. S’il en était, elles sont à retrouver mais ne semblent pas à cette heure avoir fait l’objet de la moindre recherche ? Les bois fossilisés abondent par contre, coïncidant avec la présence des dinosaures par exemple sur le site de Phu faek (Phu faek forest park วนอุทยานภูแฝก) oú subsistent des empreintes très visibles de pattes de dinosaures (4).


Ces pierres sont parfois restées brutes (des menhirs) mais ont parfois été sculptées et magnifiquement sculptées. Tous les érudits qui les ont étudiées se rejoignent pour dire que ces sculptures datent sans conteste de l’époque de l’empire Dvaravati (ทวารวดี). Nous savons en réalité peu de choses sur l’histoire de l’ancien royaume-État de Dvaravati implanté sur l’ensemble du territoire actuel et sur la civilisation mône qui se développa du VIème aux XIème-XIIIème siècles. Son rayonnement considérable s’étendit sur un territoire couvrant principalement les plaines centrales de la Thaïlande actuelle, tout le nord et le sud de la Birmanie. Royaume unifié ou fédération de cités plus ou moins indépendantes entre elles ? Mais finalement, nul ne sait vraiment si cette société comptait une dynastie, une ou plusieurs capitales, une armée puissante ou de grandes richesses matérielles issues d’une économie florissante. Excepté quelques citations dans des textes d’ambassadeurs ou de pèlerins chinois (VIIème siècle), le royaume môn de Dvaravati ne semblait avoir laissé aucune trace physique : peu bavard, ce premier jalon du bouddhisme en Thaïlande a laissé de rares monuments et vestiges.


L’art du Dvaravati n’était connu que des spécialistes, en particulier par les travaux de Georges Coédés. Il a été dévoilé au grand public par une somptueuse exposition organisée par le Musée Guimet en 2009 (5).


L’une des pièces maitresses de cette exposition était un séma représentant le « Buddha et le brahmane Sottiya, daté des 9ème -10ème siècle (?), originaire de Fa Daed Song Yang dans la province de Kalasin (Grès de 1,75 m de haut) prêtée par le Musée national de Khon Kaen » dont il est l’une des pièces majeures (6).


Il est aussi, moins connu et plus discret, toujours dans la province de Kalasin, amphoe de Kamalasaï (กมลาไสย) un petit village appelé (ce n’est pas un hasard) Ban Séma (บ้านเสมา) ou se situe un temple, wat phochaisemaram (วัดโพธิ์ชัยเสมาราม) qui abrite une exceptionnelle collection de baï séma, l’une des plus belles dans un musée mal entretenu représente le roi et la reine rendant hommage à Bouddha.


Toutes, plus d’une centaine, proviennent du site proche de muang Fa Daed Song Yang (เมือง ฟ้าแดแสงยาง). Le bref panneau explicatif situé à l’entrée du temple les date entre 1300 et 1600 de l’ère bouddhiste soit 757 – 1057 de l’ère chrétienne. Il en est bien d’autres disséminées dans tous les temples de la région qui comportent une chapelle d’ordination, par exemple au Wat Sribunruang (วัดศรีบุณเรือง) à Kalasin, la plus belle représentant une divinité s’envolant au-dessus d’une chapelle (?)


... ou au Wat Phukhao (วัดภูค่าว) à Sahatsakhan (สหัสขันธ์) toutes remplissant leurs fonctions religieuses.


Nous n’avons pas vocation à éditer un guide touristique, il y a 670 temples dans la province de Kalasin, 76 dans le seul amphoe de Kamalasaï, 34 dans celui de Sahatsakhan. L’inventaire des temples dont la chapelle est cernée par des bornes sacrées n’a probablement pas été fait. 
Mais un paragraphe du catalogue de l’exposition nous a interpelé : « Autre particularisme développé par le mystérieux royaume : des mégalithes perpétuant les cultes animistes prébouddhiques (sema)… » (7).
Voilà l’objet de nos modestes recherches d’autant que la ville ancienne de Fa Daed Song Yang est située à proximité de nos villages à quelques kilomètres du centre de Kamalasai. Elle fut l’un des centres de l’empire Dvaravati, probablement une capitale importante mais le site à l’inverse d’autres fouillés par Coédès, ne l’a jamais été sérieusement. Nous allons voir qu’il y apparaissait encore en 1938 environ 2000 mégalithes dont les fonctions à l’origine n’étaient pas religieuses. Il ne subsiste plus sur place que le djedi (เจดีย์) Phrathatyaku (พระธาตุยาคู) entouré de ses huit bornes – phrathat, c’est un reliquaire – qui reste un lieu de culte.


Que savons-nous de cette ancienne capitale ? Le site est alors inconnu du commandant Lunet de Lajonquière dans son « Inventaire descriptif des monuments du Cambodge », tome II de 1907 concernant le Laos siamois c’est-à-dire l’Isan.


Le premier à en avoir signalé l’existence sans le visiter est Erik Seidenfaden en 1922 (8).


Il nous dit simplement « Amphoe de Kamalasai - Ban Muang Sung Yang. — En ce point, situé à 15-16 km. à l'Ouest du chef-lieu de l'amphoe, doit exister un sanctuaire en briques avec sculptures en pierre ». Cet infatigable gendarme danois au service du Siam et surtout savant érudit a effectué d’innombrables recherches sur le Siam ancien et a visité un nombre incalculable de sites anciens, plus de 200, tant ceux décrits par Lunet de Lajonquière que ceux qu’il avait découvert. Le site proprement dit a fait l’objet de premières investigations en 1938 par Phra Phabirath Phibun qui en a pris des photographies que nous n’avons malheureusement pas pu trouver. Nous savons simplement qu’un très grand nombre de pierres étaient alignées en rangées dans un champ adjacent à l'ancien site et que les habitants des villages en avaient utilisés en nombre pour les placer autour de leurs temples modernes. Ces propos ont été rapportés en 1957 par Quaritch Wales (9) qui a alors établi un plan dont les pointillés sembleraient correspondre à ces rangées ou ce qu’il en restait lors de sa visite ?


Il est aussi permis de supposer que nombre des 2000 monolithes qui étaient encore en place en 1938, pour ceux tout au moins qui ne comportaient pas de motifs religieux, donc sacrés, ont été utilisés par les habitants à des fins profanes, bornes de délimitation de territoires ou de propriétés, soubassements de constructions voire même piège à tigres ? N’oublions pas que des pans entiers des pyramides ont été utilisés pour servir aux constructions dans la ville du Caire. 

Mais c’est au même Erik Seidenfaden que nous devons la première étude sérieuse sur ce site qu’il considère comme présentant un intérêt historique et artistique majeur (10). La cité ancienne ne s’appelait pas alors muang Fa Daet Song Yang mais Kanok Nakhon « la Ville d’or » (กนกนคร).


L’assimilation à cette cité légendaire est confortée par l’opinion de Georges Coédès recueillie par Seidenfaden qui était son ami. Indépendamment de sa visite des lieux, il avait recueilli les observations et éléments recueillis par Sir Francis Henry Giles, ou Phraya Indra Montri Sri Chandra Kumara dont nous avons déjà parlé comme un observateur attentif des vieilles coutumes siamoises et pendant de nombreuses années le distingué président de la Siam Society.


Les éléments recueillis par Giles provenaient des recherches effectués par l‘un de ses subordonnés, Phra Pahirath Phibun, agents des impôts de Nakhon Rachasima qui a effectua des enquêtes sur la vieille ville selon ses instructions et qui séjourna dans la région quelque temps au cours de l'année de 19З8. Si notre agent du fisc donne des dimensions difficiles à comprendre, Giles conclut tout de même que la ville entourée de douves avait un « aspect trapézoïdal curieux » et surtout une superficie de 3/4 de mile carré soit environ 195 hectares, 1,95 km2. Les fossés n’étaient alors que partiellement remplis d'eau qui, dans les endroits les plus profonds ne dépassait pas deux mètres. En ce qui concerne les murs de la ville, Phra Phahirath indique qu'ils avaient une épaisseur de seulement 9 mètres et que leur hauteur était à l'origine d'environ 5 mètres, mais qu’en raison de l'usure de l’âge, atteignaient alors 3 mètres au plus mais qu’en certains endroits, il ne restait rien des anciens remparts de la ville, probablement en terre. Il n’y avait plus aucune trace des portes, même pas de leur emplacement. Il subsistait toutefois le djedi toujours en place, en ruine près du mur nord dont la base est de 30 wa ou 60 mètres de circonférence, tandis que les restes du stupa ne s’élevaient pas à plus de 1,50 mètres. Mais le plan de la cité établi par Seidenfaden ....


... ne ressemble que de loin à celui qu’établira ultérieurement Quaritch Wales plus proche de la vue aérienne actuelle.


Pra Phahirat ne mentionne pas de monuments « dignes d'intérêt » à l'intérieur des murs de la ville. Les « baï semas », qui sont pour Pra Phahirat des pierres d'embrasures, c’est-à-dire des merlons destinés à créneler les murailles n’étaient plus fixés sur le dessus des murs de la ville, mais placés en rangées dans un champ adjacent au bord de la jungle, tout près de l'ancien site de la ville. Les habitants en avaient rassemblés plus d'une centaine pour former une enceinte pour le wat du village en 1935 ou 19З6. Phra Phahirath estimait le nombre total à environ 2.000 pièces sur lesquelles les sculptures n’étaient plus très distinctes eu égard aux ravages du temps. Si ces calculs nous conduisent à évaluer le périmètre de la cité à 5 ou 6 kilomètres, la présence d’au moins 2.000 solides pierres verticales (combien avaient déjà disparu en 1938 ? Il y en avait probablement beaucoup plus) pour créneler les murailles (une tous les deux mètres au moins) dans une forteresse mégalithique est une hypothèse parfaitement plausible. Un très bel article du « Bangkok Post » évalue les dimensions de la cité à 1 km de largeur et environ 2 km de longueur (11). Elle était beaucoup plus vaste que le village actuel. 

Phra Phahirath, à une époque où la tradition orale était encore vivace, a recueilli auprès des habitants l’histoire de la ville, elle correspond à un mythe qui contient probablement une once de vérité. Elle s’appelait alors Kanok Nakhon, fondée en l'an 1164 de l’ère bouddhiste correspondant à l’année 621 de notre ère ce qui correspond à la date de la montée en puissance des royaumes môns du Dvaravati (milieu du VIIème siècle).


Elle correspond au règne du roi Içanavarman du Cambodge au moment où la partie de l'ancien royaume qui se trouvait au nord de la chaine des Dangrek a formé un état indépendant appelé Tchenla

Elle fut fondée par un certain Chao Fa Rangum qui la gouvernait comme un souverain indépendant mais dont la puissance était limitée à la ville elle-même et quelques avant-postes détenus à des fins défensives. Le fut-elle sur un ancien site occupé dès l’époque préhistorique ou proto historique ? Elle fut abandonnée par ses habitants « 1300 ans auparavant » ce qui nous conduit à l’année 638 de notre ère.

« Pour l'amour des yeux d'une belle Hélène ».

La cause de cette désertion naquit d’une querelle à propos de la fille du prince. Son nom était Nang Fa Yat, « Princesse du ciel humide de rosée ». Elle était courtisée par le chao de Muang Chiang Som, une ancienne ville fortifiée qui aurait été située dans la région de Sahatsakhan et que nous n’avons pas réussi à situer. Son père y était hostile et la guerre éclata entre les deux princes qui furent tous deux tués dans la bataille. La ville de Kanok Nakhon fut alors désertée. Chao Fa Rangum était le cadet du Chao Fa de Muang Nong Han (หนองหาน) à l'heure actuelle un district de Udonthani ou se situe le site de Ban Chiang. Mais celui-ci, jaloux de son cadet, ne voulut pas l’accueillir et lui donna ordre d’aller fonder une ville nouvelle et de se débrouiller tout seul. Chao Fâ Rangum ne put retourner dans sa ville dont la construction n’avait pas été achevée lorsque la guerre avait éclaté et les baï sema n’avaient pas encore été mis en place sur les murailles. On ne sait ce qu’il advint de lui ? Pour Phra Phahirath, les habitants de la ville actuelle ne sont pas les descendants du peuple de la ville de Muang Fâ Det Song Yang mais des Laos exilés après la destruction de Vientiane en 1827. Pour Seidenfaden, nos émigrants auraient échoué dans une autre Muang Nong Hân Kao situé près de Khumpawapi (nous n’en avons pas trouvé trace) dont les remparts auraient été fortifiés à l’aide de baï séma lors de l’’invasion birmane ? Il nous dit – au passage – ne pas avoir visité la vieille ville de Nong Han dont il apprit l’existence en 1910 lors d’un passage à Udon. « Il serait peut-être la peine d'explorer ce vieux site ». S’il l’avait fait, peut-être aurait-il découvert le premier la vieille civilisation de Ban Chiang ?


Pour lui en tous cas les sculptures sur le «baï semas» sont l'œuvre d’artistes môn portant incontestablement la marque de l'école Dvaravati.

Les photographies prises par Phra Phahirath sont pratiquement inutilisables. Notre gendarme conclut, - nous sommes en 1951 et son souhait n’a pas été réalisé en 2016 - : « Il est à désirer que le Service archéologique du Département des Beaux-Arts de Bangkok prenne les mesures nécessaires pour que cet ancien site soit correctement et soigneusement exploré le plus tôt possible. Un plan exact de la vieille ville devrait être établi et de bonnes et claires photographies prises de toutes les pierres sculptées. Dans le cas où les photographier ne soit pas possible, un artiste familier avec l'iconographie bouddhique (ce qui ne doit pas être difficile à trouver parmi les artistes siamois) pourrait les copier à l'encre et au crayon. Espérons que cela sera réalisé dans un avenir proche ! » 

Nous n’avons toutefois guère avancé dans notre recherche sur l’origine mégalithique de ces pierres, provenant d’une civilisation de l’âge du bronze ou du fer ayant précédé celle du Dvaravati qui utilisa alors celles taillées en forme de feuilles probablement partie pour consolider les fortifications de terre de ses cités et en faire sculpter d’autres par ses artistes à des fins religieuses. Il est un paramètre évident, c’est que l'activité agricole a augmenté de façon spectaculaire ces 100 dernières années, la plupart des pierres ne sont probablement plus in situ depuis longtemps compte tenu de l’abandon du site par ses habitants pendant des siècles, d’une utilisation plus terre-à-terre des pierres et aussi la cupidité de quelques collectionneurs. C’était déjà le cas à Muang Fâ Det Song Yang en 1938. Mais l’origine mégalithique de ces menhirs ne repose pas sur des affirmations de fantaisie même si le site n’a jamais été fouillé de façon méthodique et méticuleuse. Il existe toutefois pour notre site une étude (en thaï) effectuée en 1992 sur des échantillons de charbon de bois et d'escargots prélevés dans on ne sait quelles conditions dans l’enceinte de la ville (12). Les résultats sont donnés en « années BP » (« before present »). Certains échantillons ont été datés de 1010 années (marge d’erreur, plus ou moins 60, ce qui nous les date de 1992 – 1010 = année 982 et d’autres, les plus anciens, de 2240 (marge d’erreur, plus ou moins 60) ce qui nous les date de 1992 – 2240 = 248 avant Jésus Christ. Nous ne pouvons rien en déduire sinon que dès avant le développement de la civilisation Dvaravati dans la ville et pendant 1000 ans (et d’ailleurs toujours aujourd’hui) les habitants cuisinaient des escargots grillés au feu de bois. La belle affaire !



Par ailleurs, des fouilles ont été effectuées d’avril à septembre 2009 sur la cité de la cité Dvaravati de Dong Mae Nang Muang (ดงแม่นางเมือง), amphoe de Banphot phisai (บรรพตพิสัย) située dans la province de Nakhonsawan (นครสวรรค์) et ne paraissent pas avoir dévoilé les traces de vestiges mégalithiques (13) notamment assimilés à des sépultures. Les baï séma n’y auraient eu d’autres fonctions que de limites religieuses pour délimiter l’espace sacré bouddhiste… Nous ne sommes donc guère plus avancés puisque c’est la période antérieure à l’expansion du bouddhisme qui nous intéresse.


L’hypothèse de monuments mégalithiques détournés ultérieurement de leur fonction première a été soutenue par le grand savant Horace Geoffrey Wales (14) dans son œuvre maitresse sur la civilisation Dvaravati. Pour Wales, les deux sites Dvaravati les plus importants de la région nord-est sont Muang Fadaed et Mueng Sema (dans la province de Khorat). A Muang Fadaed, nous dit-il, les sema étaient utilisés à l’époque Dvaravati comme délimitation des espaces religieux, utilisation confirmée par des fouilles effectuées en 1991 sur le site par le Phasook Indrawooth de l’Université Silpakorn. Mais il émet aussi l’hypothèse que ces baï sémas ont évolué à partir de mégalithes. Il utilise un argument – nous semble-t-il – de simple bon sens : Ces pierres étaient en trop grand nombre pour n’avoir été utilisées que comme bornes de délimitation des espaces religieux. N’oublions pas qu’il en restait encore lors des investigations conduites en 1938 environ 2000. Par ailleurs, la présence de mégalithes organisés en cercle aurait été constatée dans un rapport du département des Beaux-Arts de Bangkok en 1959. Il en conclut évidemment à la nécessité d’effectuer des enquêtes systématiques dans tout le plateau de Khorat.


Une origine mégalithique ? Oui, mais quelle était l’utilisation de ces pierres levées ? Nous retrouvons l’hypothèse mégalithique dans un article de Phairot Phetsanghan, Songkoon Chantachon et Boonsom Yodmalee (15). Ceux-ci ont trouvé trace de trois anciens cercles de pierre dont ils déduisent qu’ils démontrent l’existence d’une culture mégalithique (mais un peu hâtivement qu’elle serait venue de l'Europe occidentale) jusque dans le nord de la Thaïlande. L’un de ces cercles se situe dans la province de Chiangmaï dans le district de Hot (ฮอด), le second dans l’amphoe de Mae Sariang (แม่สะเรียง) dans la province de Maehongson (แม่ฮ่องสอน) et le troisième plus proche de chez nous dans un village, Ban Nong Hin Tang (บ้านหนองหินตั้ง) de l’amphoe de Sung Noen (สูงเนิน) littéralement « les hautes collines » dans la province de Khorat.


Un début d’explication ? Pour eux, ces pierres ont été disposées en cercles pour marquer les lieux de sépulture, lieux sacrés. Par la suite, leur utilisation et leur but ont changé, elles sont devenues la marque des limites des sites et édifices religieux, pierre funéraires simplement taillées en forme de feuille et réutilisées en baï sema, souvent améliorées des sculptures caractéristiques de l’art du Dvaravati. Ce sont d’ailleurs ces sculptures qui permettent à nos érudits d’attribuer à ces baï séma une date en fonction de la scène représentée correspondant à telle ou telle époque du Bouddhisme, de ses diverses écoles et de son évolution dans le temps. Mais en ce qui concerne Muang Fa Daet, s’il existait encore 2000 pierres en 1938, des recherches effectuées sur le terrain entre 1985 et 1987 n’ont permis de ne situer que 432 pierres provenant du site actuellement identifiées et enregistrées par le Département des Beaux-Arts et ce après analyse approfondie auprès d’informateurs locaux, 150 habitants, des abbés de temples ruraux et celui de temple royal officiel de Kalasin. Mais tout reste à faire en ce qui concerne leur nombre exact, leur histoire et surtout leur emplacement d’origine dont la fouille permettrait éventuellement de déterminer si elles avaient une utilisation funéraire.

Mais peut-être allons-nous trouver un élément de réponse dans la thèse monumentale du professeur Stephen A. Murphy, le grand spécialiste anglais des arts asiatiques, consacrée aux bornes sacrées bouddhistes du « plateau de Khorat » c’est-à-dire de l’Isan (16) ? Il a étudié 400 des 1291 pierres actuellement enregistrées provenant pour partie d'autre sites de l'Isan. Sa parfaite connaissance du Siam ancien, du Dvaravati et du bouddhisme, de ses écoles et de leur évolution lui permet de donner les dates auxquelles ces pierres ont été sculptées à l’aide d’ailleurs de certaines qui comportent des inscriptions utilisant l’alphabet des Môns (17). Murphy aborde la question de l’origine de ces pierres dont certains pensent que la culture sema du Plateau Khorat a évolué à partir d'une culture mégalithique préexistante pour placer cette théorie dans le contexte approprié (et contesté). Cette théorie, avons-nous vu, fut introduite en 1969 par Quaritch Wales : La « sema-culture » qui a évolué sur le plateau de Khorat est-elle le résultat de la transformation d'un culte funéraire mégalithique par l'introduction du bouddhisme ? Murphy critique vertement la théorie « colonialiste » de Wales qui fait provenir (sans la moindre preuve autrement que son orgueil et sa forfanterie de britannique gallois) cette culture mégalithique d’une diffusion depuis les cultures mégalithiques européennes. Mais peut-être nous donne-t-il un embryon de réponse. On peut effectivement difficilement penser que les constructeurs de mégalithes de Stonehenge ou des alignements de Carnac aient diffusé leur culture jusqu’en Asie-du-sud-est.


Mais la réponse, si réponse il y a, c’est dans le haut-Laos que nous allons peut-être la trouver. Une culture mégalithique authentique se trouve dans les montagnes du Laos. Ceux-ci comprennent (ou comprenaient) 150 « pierres debout » dans la province de Hua Phan (18), étudiées méticuleusement par Madame Colani qui estimaient qu'elles étaient antérieures aux urnes funéraires de la plaine des Jarres et les datait de 300 ans avant Jésus-Christ (19) (20), âge du bronze pour les menhirs, âge du fer pour les jarres. En ce qui concerne ces menhirs, Madame Colani les situe avec incertitude sur la base d’une carte au 500.000ème. Elle s’est d’ailleurs heurtée à la même difficulté que pour nos baï séma, beaucoup sont tombés sur le sol, ont été cassés, piétinés ou disparus. En outre, une partie des sites de pierres levées qu’elle a étudiés sont présentement introuvables, erreur de référence au vu d’une mauvaise carte ou probablement aussi ravages des bombardements américains. Son travail n’en est que plus précieux.


Elle a, sous la direction de Georges Coédés, passé trois ans dans le haut-Laos, effectué des centaines de relevés et pris des milliers de croquis.


Dans le premier volume de sa thèse, elle décrit les champs de menhirs de Hua Pan, de Kéo Hin Tan, Donc Mut et bien d’autres. Tous surmontaient des fosses funéraires dont la plupart avaient été pillées mais les pierres levées étaient en place. Elle y a trouvé quelques objets funéraires, de la céramique, des ossements, des dents ou des débris d’urnes contenant des cendres. Il y a une certitude, toutes ces pierres levées marquent soit l’emplacement d’une tombe, soit, installées en cercle, entourent une tombe.


Les objets découverts dans ces sépultures démontrent par ailleurs à suffisance qu’il existait à cette époque des routes d’échanges commerciaux sur lesquelles on ne sait pratiquement … sinon qu’elles existaient (21). 

Murphy est réticent devant l’idée d’une origine mégalithique de ces pierres dressées et notamment d’un lien entre les menhirs du haut-Laos et le développement de la culture des sema dans le plateau Khorat et essentiellement dans la province de Kalasin

C’est oublier un peu - trop - vite que le fleuve frontière entre le Laos et le Siam, le Mékong, n’a jamais constitué une barrière véritable, que le Lao de la rive gauche et la siamois de la rive droite sont des frères. Échanges commerciaux probables ? Madame Colani parle à juste titre du sel, essentiel à l’alimentation, dont il existe de nombreuses mines dans notre région mais pas dans le nord du Laos. L’argument de l’obstacle de l‘éloignement n’en est pas un. Par ailleurs, le travail de bénédictin auquel s’est livré sur le site Madame Colani au Laos sous administration alors française n’a jamais été effectué en Thaïlande où l’archéologie n’a pas plus de 100 ans. Par ailleurs, le déplacement des pierres de leur site d’origine rend difficile sinon impossible toute recherche archéologique méticuleuse comme celle qu’a pu effectuer Madame Colani. Contester au site de Ban Nong Hin tang le caractère d’un cercle mégalithique certes, mais que dire avant que le site n’ait été méticuleusement exploré ? Nous nous inclinons devant les encyclopédiques connaissances des érudits et savants dont nous avons compulsé les écrits mais sommes parfois conduits à nous demander si le bon sens est vraiment la chose la mieux partagée du monde ? S’interrogeant sur les rites funéraires jusqu’à l’époque Dvaravati, certains (14) s’étonnent de trouver à la fois de simples inhumations et parfois des incinérations, des urnes placées au milieu d’un cercle de pierres levées et des cadavres simplement mis en terre avec une pierre dressée pour en marquer le lieu ?

Madame Colani, elle, ne s’en étonne pas ! Il y a dans le monde des riches et des pauvres, les pauvres étaient alors simplement mis dans la terre où ils revenaient poussière, les riches étaient incinérés. La raison en est d’une simplicité biblique : La crémation d’un cadavre, ne rentrons pas dans des détails morbides, nécessite quelques centaines de kilos de bois, au moins un demi-stère chez nous et probablement beaucoup plus en pays tropical où le bois est gorgé d’humidité. Le bois était alors un produit de luxe destiné essentiellement à la construction, l’incinération était donc réservée aux riches.


Il y a encore beaucoup de travail en perspective pour la toute jeune archéologie siamoise. 

NOTES 

(1) Notre article A 196 – « LES PEINTURES MURALES, L’ÂME DES TEMPLES DU COEUR DE L’ISAN ». 

(2) L’orientation symbolique des temples thaïs vers l’est d’où surgit la lumière – tout comme les églises catholiques sont ou devraient être orientées vers Jérusalem et les mosquées vers La Mecque a fait l’objet d’une vaste étude de Toshihiko Iyemori, Michio Hashizume, Akinori Saito, Masahito Nose, Nithiwatthn Choosakul, Toshitaka Tsuda et Yoko Odagi « Geomagnetism and the Orientation of Temples in Thailand » in Journal de la Siam Society, n° 99 de 2011. 

(3) Voir le dictionnaire Pali-Anglais « The Pali Text Society’s » publié à Londres en 1922 page 715. 

(4) Le site est situé dans l’amphoe de Huay Phung (ห้วยผึ้ง), province de Kalasin (103° 56’ 20’’ et 16° 41’ 25’’) 

(5) « Dvâravatî : aux sources du bouddhisme en Thaïlande », 11 février - 22 juin 2009. 

(6) Le musée de Khonkaen comporte dans une galerie extérieure en sus des plus belles pièces qui sont à l’intérieur une collection de baï séma en grès rouge ou gris présentée de façon malheureusement un peu anarchique à laquelle le guide vert Michelin attribué une triple étoile « vaut la visite » et la mention « admirable illustration des artistes du Dvaravati ». Elles proviennent essentiellement du site de Fa Daed Song Yang

(7) http://www.guimet.fr/fr/expositions/expositions-passees/dvaravati--aux-sources-du-bouddhisme-en-thailande 

(8) « Complément à l'Inventaire descriptif des monuments du Cambodge pour les quatre provinces du Siam Oriental ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 22, 1922. pp. 55-99. 

(9) Journal de la Siam society volume 45-1 de 1957 « An Early Buddhist Civilization in Eastern Siam ». 

(10) « Kanôk Nakhon, an ancient Mon Settlement in Northeast Siam (Thailand) and its treasures of art ». In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 44 N°2, 1951. pp. 643-648. 

(11) « The ancient culture was not limited to the Central Region of Thailand, but spread to the present-day Northeast, where Fa Daed Song Yang in Kalasin is an outstanding example » du 18 avril 2013. 

(12) « Carbon-14 dating of archaeological sample from Muang Fa Daed Song Yang » par Manit Sonsuk et Navarat Wantanapan - Chemistry Division – avril 1992 - OFFICE OF ATOMIC ENERGY FOR PEACE - MINISTRY OF SCIENCE, TECHNOLOGY AND ENVIRONMENT. 

(13) Pimchanok Pongkasetkan « Burial rites from late prehistory to the Dvaravati period : new evidence from Dong Mae Nang Muang » sur le site http://www.muangboranjournal.com/ ou encore Stephen A. Murphy et Pimchanok Pongkasetkan « Fifty Years of Archaeological Research at Dong Mae Nang Muang, an Ancient Gateway to the Upper Chao Phraya Basin » in : Journal of the Siam Society, Vol. 98, 2010. 

(14) « Dvaravati: The Earliest Kingdom of Siam (6th to 11th century A.D.) » publié à Londres en 1969. Né en 1900 et mort en 1981, Wales est entré au service du Gouvernement siamois, il s’est ensuite consacré à l’étude de l’ancien Siam et est l’auteur de nombreuses communications dans le journal de la Siam society

(15) « Sema Hin Isan, the Origin of the Temple Boundary Stones in Northeast Thailand » in « The social sciences » Volume 4 de juillet 2009.
 
(16) « THE BUDDHIST BOUNDARY MARKERS OF NORTHEAST THAILAND AND CENTRAL LAOS, 7TH-12TH CENTURIES CE: TOWARDS AN UNDERSTANDING OF THE ARCHAEOLOGICAL, RELIGIOUS AND ARTISTIC LANDSCAPES OF THE KHORAT PLATEAU », Thesis Submitted to the School of Oriental and African Studies, for the Degree of Doctor of Philosophy University of London - September 2010 

(17) Ceux-ci utilisaient une forme tardive de l’alphabet Pallava, une écriture développée sous la dynastie des Pallava dans l'Inde du Sud autour du 6ème siècle après J.C, probablement venue avec les premiers missionnaires Bouddhistes. 

(18) La province de Hua-Pan est située au nord-est du Laos à la frontière du Viet-nam. 

(19) Madeleine Colani, religieuse protestante née à Strasbourg en 1866 et morte à Hanoï en 1943 était surtout archéologue, géologue et ethnologue. Elle soutint sa thèse sur les mégalithes du Haut-Laos à 54 ans. C’est à cette heure un ouvrage fondamental et inégalé sur ces mégalithes. Avec sa sœur Eléanor elle parcourut pendant des années l’Indochine française pour étudier les sites pré ou protohistoriques.



(20) Un premier article de Madeleine Colani « Note sur les Mégalithes du Haut-Laos (Montagnes du Tran-Ninh et des Hua Pan) » a été publié dans le Bulletin de la Société préhistorique de France, tome 31, n°7-8, 1934. pp. 335-352. Sa thèse proprement dite (« Mégalithes du haut-Laos ») a été publié l’année suivante par l’Ecole française d’Extrême-Orient en deux épais volumes. 

(21) Voir à ce sujet : Pimchanok Pongkasetkan : « Ship’s Cargo beyond the sea : New Evidence from Dong Mae Nang Muang, Nakorn Sawan Province, Central Thailand ». 


AUTRES SOURCES UTILISÉES 

Nicolas Revire « Pierre Dupont’s L’archéologie mône de Dvāravatī and Its English Translation by Joyanto K. Sen, In Relation with Continuing Research » Journal of the Siam Society, Vol. 99, 2011 

Wesley Clarke « The Skeletons of Phong Tuek: Human Remains in Dvāravatī Ritual Contexts »in

Noel Hidalgo Tan « Rock Art Research in Southeast Asia: A Synthesis Archaeology and Natural History, School of Culture, History and Language », College of Asia and the Pacific, The Australian National University, Canberra, ACT 0200, Australia; 

Phasook Indrazooth « The practise of burial in the mun and the chi valleys ». Faculty of archaeology, Silipakorn University, Bankok, 201.. 

Dagens Bruno « Recherches archéologiques franco-thaï dans la Thaïlande du Nord-Est. Les fouilles de Muang-Champasi » In: Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 138ᵉ année, N° 1, 1994. pp. 43-67. 

Sarah Talbot et Chutima Janthed « Northeast Thailand before Angkor : Evidence from an Archaeological Excavation at the Prasat Hin Phimai »


Histoires de Thaïlande

 LES PEINTURES MURALES, L’ÂME DES TEMPLES DU COEUR DE L’ISAN

16  Janvier 2026

L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE.


V - LA TOUR DE LA CLOCHE ET DU TAMBOUR (หอระฆังและหอกลอง)


À l'origine, les temples des zones rurales du Nord-Est utilisaient le « Pong » (โปง) ou « Kapung » (กะปง) pour indiquer l'heure lors des activités liées au bouddhisme.

C'est un moyen de communication entre les moines et les villageois. Le Pong, c'est une cloche en bois), fabriqué en bois dur, produit un son profond et doux qui peut être entendu de loin. Le pong suspendu dans la salle de distribution (หอแจก) Il n’est donc pas nécessaire de construire une bâtiment dédié. Plus tard et sous l'influence probable de Bangkok, les temples utiliserent à la fois des cloches en bois et des tambours (qui n'ont rien à voir avec les « tambours de bronze » dont nous avons parlé) comme signaux sonores.


Le pong est en bois mais évidemment un bois dur comme forme du tambour ressemble à une grande cloche droite. On utilisera du bois dur comme le mak hat (ไม้หมากหาด) qui me semble être notre « arbre à pain », le palissandre (ไม้ประดู่) ou le tek (ไม้ตะเคียน) Il mesure généralement environ 2 mètres de long et souvent 3 et 80 centimètres de diamètre. Il a des oreilles pour s'accrocher à la poutre en bois. Pour fabriquer un pong, il faut commencer par trouver du bois dur qui sera creusé à l'intérieur et forme de cône et comporter un trou appelé « roo pae » (รูแพ) ou des oreilles pour ensuite être suspendu à un poteau ou à une poutre en bois. Un village a toujours la spécialité de ce travail, Ban Kon Sai, sous-district de Tharaphun, district de Phibun Mangsahan, province d'Ubon Ratchathani (บ้านคอนสาย - ตำบลทราพูน - อำเภอพิบูลมังสาหาร - จังหวัดอุบลราชธานี).


La confection des pong devint difficile, les bois durs sont rares. Les pong anciens frappés depuis des dizaines d'années sinon des siècles subissent des fêlures qui altèrent la pureté du son. Les temples furent conduits à construire des tours à trois étages, un étage pour la cloche en bois suspendue verticalement et un autre pour le tambour suspendu horizontalement, dont la confection est autrement plus simple puisque nécessitant essentiellement une peau de vache ou de buffle. Avant la confection des tours, les deux instruments étaient situés dans des lieux séparés ainsi dans le vat Buraphaphiram à Roi-Et (วัดบูรพาภิราม – ร้อยเอ็ด). L'élévation des tours, en général une vingtaine de mètres, permets au son de passer par dessus les obstacles, bâtiments par exemple, qui gainent sa diffusion au niveau du sol.


Il n'y a pas de cloches en bronze ou en airain, les Siamois savent parfaitement les fondre mais ils les destinaient à un tout autre usage ; La Loubère en 1691 nous dit lequel « ... Le clocher est une tour de bois aussi , ils l'appellent ho-racang, c'est à dire tour de la cloche; mais la cloche n'a point de battant de fer. Ils la frappent avec un marteau de bois pour la sonnerie ce n'est qu'à la guerre.ou pour des choses de guerre, qu'ils frappent leurs bassîns et autres instruments d'airain, ou de cuivre, avec des marteaux de fer ». La construction est minimaliste, parfois un simple échafaudage, un bâtiment ouvert sur trois niveaux verticaux, un accès aux étages par des échelles de perroquet et un toit pointu à quatre pans mais les motifs décoratifs sur bois ne sont pas absents, volutes, nagas, végétaux. Ainsi la tour du vat Daodungkaedam dans la province de Mahasarakham (วัดดาวดึงษ์แกดำ - มหาสารคาม )


In abstracto, ils sont un moyen de communication à l'intérieur de l'enceinte du temple mais entre les moines et les villageois. Autrefois, il n'y avait pas d'autre moyen pour les habitants de connaître l'heure autre que le soleil que la tour de l'horloge. On frappait donc sur l'un ou l'autre instrument donc pour indiquer, aux moines et au village, l'heure des activités religieuses, prières du matin et du soir, le matin, avant que les moines ne fassent leur tournée d'aumônes, pour aider les proches et les laïcs à se préparer à donner l'aumône aux moines. départ pour la tournée d’aumônes des moines et des novices, heure des repas, temps du soir pendant le carême bouddhiste permet aux moines d'effectuer les prières du soir et encore le soir, pour aider ceux qui sont perdus dans la forêt à retrouver la bonne direction. Tard dans la nuit, cela signifie que quelque chose de mal s'est produit dans le temple. et informer les villageois que le temple demande de l'aide ces fonctions ne sont plus d'une brûlante actualité mais les villageois sont attachés à leurs clochers Ainsi naquirent les tours des cloches et des tambours qui sont toujours présentes dans l'enceinte de tous les temples même si les cloches ne sonnent plus qu'à de rares occasions, apparemment pendant le carême bouddhiste. Ainsi par exemple la tour du vat khokbuarai dans la province de Surin (วัดโคกบัวราย - สุรินทร์ ) ou la tour du vat u-mangkhlanaria dans la province de Kalasin (วัดอุมงคลละเนียร – กาฬสินธุ์).


Elles se flattent d'être parmi les plus anciennes connues ? Le lien avec les activités religieuses est certain : dans les époques les plus anciennes, on pensait que dans un monde sans cloches ni tambours, il n'y avait pas de religion ce qui permettait aux géants de descendre des cieux dévorer les humains. Les tours sont donc toujours dans l'enceinte des temples.


Elles sont toujours de forme plus ou moins similaires, de base carrée et hautes d'une vingtaine de mètres. On distingue cependant quelques différences. La tour du vat Sribunruang, district de Kumphawapi, province d'Udon Thani (วัดศรีบุญเรือง อำเภอกุมภวาปี จังหวัดอุดรธานี) a une structure exceptionnelle tout en bois. La base carrée a un côté de 2,10 mètres. Chacun des quatre étage a un plancher en bois, ils sont reliés par des échelles La cloche en bois a un diamètre de 1,10 mètres.


Un autre type de construction, plus fréquent, utilise la brique et le mortier. Ainsi par exemple. le vat Phra That Chedi Chum voravihan dans la province de Sakon Nakhon (วัดพระธาตุเชิงชุมวรวิหาร - จังหวัดสกลนคร). Ses deux cloches sont toujours en activité.



Un moine frappe la cloche au Vat phositaram (วัดโพธิ์ศรีตาราม) sous district de Banphon - district de Nonnongphue, province de Yasothon (บ้านพอก - โนนนองผือ - จังหวัดยโสธร)


Dans le temple du village de Ban Attama, district de Phanom Phrai, province de Roi Et, (บ้านอาตมา อำเภอพนมไพร จ.ร้อยเอ็ด),



Histoires de Thaïlande

LES ORIGINES MYSTÉRIEUSES DES BORNES SACRÉES (BAÏ SÉMA) DES TEMPLES DE L’ISAN EN THAILAND

09  Janvier 2026

L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE.


IV - LES BIBLIOTHÈQUES (หอไตร)


Nous avons consacré quelques articles à l'architecture religieuse et en particulier à son aspect spécifique dans notre région du nord-est (Isan) mais quelques lignes seulement aux bibliothèques des temples qui ne sont pas nombreuses et surtout en voie probable de disparition (1). On ne les appelle d'ailleurs pas « bibliothèques » (ห้องสมุด – hong samut – « la pièce des livres ») mais Ho Trai (หอไตร), littéralement « la tour triple » car c'est la bibliothèque des saintes écritures (phratripitaka พระไตรปิฏก) qui sont triples en trois ensembles de textes d’où le nom (ไตร, c’est trois en sanscrit-pali d’où vient notre chiffre trois). C'est un bâtiment construit pour recueillir le Tripitaka (พระไตรปิฏก), les saintes et canoniques écritures transcrites sous forme de feuille de palmier (ใบลาน) ayant fait l'objet de longues préparations, (ใบลาน). Ce sont l'Abhidhamma Pitaka (พระอภิธรรมปิฏก) le Suttanta Pitaka (Suttas) (พระสุตตันตปิฏก - พระสูตร) et le Vinaya Pitaka (พระวินัยปิฏก) pour les études des moines et des novices.


Cette construction avait sa raison d'être ; la diffusion de la doctrine dans les premiers siècles du bouddhisme se fit sous forme orale. Pour éviter qu'elle ne soit déformée après l'accession de Bouddha au nirvana, plusieurs conciles pour vérifier l'exactitude de l'enseignement transmis et le fixer par écrit dans ces conditions en langue pâli.. Cela nécessita la construction de bâtiments destinés à recevoir ces documents appelés initialement « tour destinée à recevoir le Tripitaka (ho trai kep phra Tripitaka – เก็บพระไตรปิฏก) devenu en raccourci familier « Ho trai ». et parfois appelé « la tour de la doctrine » (Ho Tham – หอธรรม). Nécessité faisait loi !


N'oublions pas que l'imprimerie en caractères thaïs ne s’est répandue que dans les dernières années du XIX siècle. C'est le roi Chulalongkorn qui a fourni le soutien financier après avoir chargé des experts en langue pâli en Thaïlande d'examiner et de réviser le Tripitaka pâli à l'origine inscrit en écriture khmère ancienne, comme sacrée. Cette tâche a été accomplie entre 1888 et 1893 et a été achevée et publiée en 39 volumes, connu sous le nom d'édition royale du Tripitaka, (พระไตรปิฏกฉบับพระราชทาน) en 1 000 exemplaires, et a, répandu dans divers établissements d'enseignement supérieur du bouddhisme a valu au Siam un renommée mondiale.


La tâche a été achevée sous le règne de Rama VII entre 1925-1930, 6 volumes restants ont été édités. Il s'agit d'une collection de 45 volumes du Tripitaka en langue pâli, le premier ensemble complet du Tripitaka au monde, appelé « édition Siam Rath du Tripitaka », (พระไตรปิฏกฉบับสยามรัฐ) imprimée en 1 500 ensembles. 

Cette collection facilement accessible, dans ses 45 volumes contiendrait 22 379 pages environ 24 300 000 caractères. Le prix en est d’ailleurs relativement modique. Les volumes tiennent dans un petit meuble – bibliothèque qui tient elle même dans n'importe quel coin d'une salle du temple..


Mais deux raisons font que la construction non pas d'une simple pièce à usage de bibliothèque mais d'un bâtiment entier s'imposait. De part la taille matérielle de la transmission des enseignements à travers les manuscrits sur feuilles de palmier. Il n'y avait pas d'imprimerie ! L’œuvre comprend ou comprenait 84.000 groupes de préceptes de Bouddha (ธรรมขันธ์ – Dhammakkhandha) qui sont transcrit sur des feuilles de palmier des deux côtés, si possible bordées d'or (ริมทอง). 21 000 Vinaya Pitakas, 21 000 Sutta Pitakas et 42 000 Abhidhamma Pitakas. Les feuillets de palmier ont environ 2 pouces de large, un peu plus de 5 cm – et 12 à 14 pouces de long (entre 30 et 35 cm), avec des trou pour y passer une corde pour l’enliassage appelée sai sanong » (สายสนอง). Les feuillets sont ensuite enliassés entre eux probablement par groupes de quelques uns à, aux mieux, une vingtaine, en général dix..


Le plus souvent les manuscrits sont classés dans un cadre semblable à une armoire, divisé en étagères pour y placer les écritures. Elles sont enveloppées dans une pièce de soie.


Les murs extérieurs sont ouverts mais ornés des cadres en bois avec de beaux motifs sculptés.


L'entrée peut être ornée d'un fronton sculpté. Ainsi au wat Temple Thung Si Mueang à Ubon Ratchathani (วัดทุ่งศรีเมือง อุบลราชธานี)


En sus des textes sacrés, le bâtiment abrite également es commentaire, les textes non canoniques, le texte des sermons ayant marqué les fidèles, celui d'histoires, traditions et légendes locales, les plus connus étant le livre de Kom (หนังสือก้อม) ou le livre de Chiang (หนังสือเจียง), rituel, traités de magie ou de médecine. D'autres enfin contiennent souvent les décrets du pouvoir central. Tout ces textes non religieux ne sont pas transcrits sur des feuillets bordés d'or mais le plus souvent et plus modestement dans des simples tubes de bambou (bang chum - บั้งจุ่ม). Cette conservation du savoir nécessite donc beaucoup de place, raison première de la construction de ces ho trai.



Il est enfin une raison majeure qui nécessite un soin particulier apportés à la construction de ces bâtiments : Les documents sont périssables. Les contenants, coffres ou tubes de bambou, sont attaqués par les termites ou les souris, les feuilles de palmier peuvent durer environ 100 à 200 ans selon la qualité des soins avant qu'elles ne se décomposent ou ne soient endommagées par les insectes. Les conservations jusqu'à 500 ans sont attestées mais rarissimes. Les copies, à la main évidemment, doivent être être permanentes pour assurer la pérennité de ces textes sacrés. Tout un corps de moines-scribes doit être attaché à l'intérieur du temple qui doivent connaître le pâli et les anciennes écritures dans lesquels il est transcrit puisqu'il n'a pas d'écriture dédiée. Ce ne peut être qu'un temple d'importance dans des grandes villes..


Les plus anciennes de ces bibliothèques sont des constructions en bois sur pilotis sur une pièce d’eau pour éviter les attaques des insectes auxquels les manuscrits sont sensibles. et empêcher les termites de grimper et détruire le bâtiment. Il est courant de construire la bibliothèque au milieu de l’eau. Les artisans locaux conçoivent souvent la bibliothèque comme un bâtiment unique et isolé. Elle a un toit à un seul pignon ou plus, toit en aile couvrant les quatre côtés pour protéger du soleil et de la pluie. Les murs sont ouverts ou deviennent des fenêtres qui peuvent être ouvertes pour permettre au vent de souffler facilement. Il n’y a qu’une seule porte d’entrée toujours étroite sur l’avant. 
Parfois l’accès se fait par une seule échelle. 
Par exemple la tour du wat nong ngueak (วัดหนองเงือก) à Chiang mai



Elle est situé juste en face du pont qui mène jusqu'au bord de l'étang. 

Ainsi par exemple la « bibliothèque au centre des eaux » du Wat Thung Si Mueang - Ubon Ratchathani (หอไตรกลางน้ำ วัดทุ่งศรีเมือง – อุบลราชธานี) facile.


L'eau est ici considérée comme symbole de pureté. 

Ainsi encore la « bibliothèque au centre des eaux » du temple Nong Khu Lu, district de Trakan Phuet Phon, province d'Ubon Ratchathani (หอไตรกลางน้ำ วัดหนองขุหลุ - อำเภอ ตระการพืชผล - จังหวัดอุบลราชธานี)


Selon le contexte environnemental, il est deux sortes de tour Ho Trai Bok (au-dessus du sol) (หอไตรบก) et Ho Trai Klang Nam. (au milieu de l'eau) (หอไตรกลางน้ำ) Les deux types utilisent des escaliers ou des ponts pour accéder au bâtiment. L'humidité et le courant d'air rafraîchissent l'atmosphère, Une certaine humidité est nécessaire à la bonne conservation des manuscrits sur feuilles de palmier,



Le plan du bâtiment est rectangulaire. Les étangs sont le plus souvent naturels ; tels que la bibliothèque du Wat Nong Khulu, province d'Ubon Ratchathani et celle du Wat Pa Kham Bon (วัดป่าคำบอน), province de Roi Et

Le Ho Trai se trouve dans d'importants temples provinciaux au centre de la propagation du bouddhisme, comme la province d'Ubon Ratchathani qui autrefois incluait celle de Yasothon, ou celle d'Amnat Charoen où l'on en trouve six. 

De nos jours, la technologie joue un rôle, en particulier les ordinateurs après l'imprimeriequi a entraîné une réduction complète de l'utilisation de la salle Tripitaka. Devenu simplement un édifice religieux symbolique, il n'est plus réellement utilisé comme par le passé. L'ensemble du triplicata est contenu dans deux CDROM commentqires compris.


L'édition de Rama VI (พระไตรปิฎกฉบับสยามรัฐ) par exemple se télécharge sans difficultés : 

Les documents d'archive proprement dit sont sauvegardés dans des locaux climatisés et à l'hygrométrie contrôlée.


Certaines sont abandonnées et non entretenues par les abbés et les moines. La zone autour de la bibliothèque, toujours à l'écart des bâtiments du temple et de l'étang est pleine de déchets et de jacinthes d'eau. L'eau est polluée et sent mauvais. La bibliothèque elle-même est délabrée et détériorée. Si les villageois ou les gardiens de cette zone ne contribuent pas à en prendre soin et à la préserver, elle pourrait bientôt être perdue.. 

Cette photographie datée de 1942 est celle de la bibliothèque au milieu de l'eau du Wat Khayungwanaram, sous-district de Khayung, district d'Uthumphon Phisai, province de Si Saket (หอพระไตรปิฎกกลางน้ำ วัดตะยูงวนาราม ตำบลขะยูง อำเภออุทุมพรพิสัย จังหวัดศรีสะเกษ). Inutilisée elle s'est effondrée quelques années plus tard.


Il n'y a pas de traduction française du Tripitaka, de simples extraits. La Pali text society s'est livrée entre 1895 et 1927 à la tâche redoutable qui a conduit à une traduction en anglais en 55 volumes, rédigée – paraît-il – en un anglais difficilement comprehensible pour les non-spécialistes de la philopphie bouddhiste ? Quoiqu'il en soit, l'ouvrage est disponible pour la somme, à ce jour, de 1580 livres anliaises soit 1849 euros ce qui correspond à environ 60.000 baths



NOTE 1 

196 – LES PEINTURES MURALES, L’ÂME DES TEMPLES DU COEUR DE L’ISAN. 

A 213 - LES ORIGINES MYSTÉRIEUSES DES BORNES SACRÉES (BAÏ SÉMA) DES TEMPLES DE L’ISAN EN THAILANDE 

A 214.1 - L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. I - LES « SAINTS CHÉDIS » 

A 214.2 - L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. II - LES CHAPELLES D’ORDINATION. 

A 214.3 - L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. III - LES AUTRES BÂTIMENTS. 

A 444 - IL N’Y A PAS DE « PAGODES » DANS LES TEMPLES BOUDDHISTES DE THAILANDE 


Histoires de Thaïlande

L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. 

 V - LA TOUR DE LA CLOCHE ET DU TAMBOUR (หอระฆังและหอกลอง

27 Décembre 2025

L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE.


III - LES AUTRES BÂTIMENTS

Nous avons consacré nos précédents articles aux bâtiments les plus sacrés de l’enceinte du temple, les saints Chédis contenant des reliques de Bouddha et les Ubosot, chapelles d’ordination ou se déroule la cérémonie d’ordination des moines, l’une des plus importantes du bouddhisme (1). Un temple (Vat วัด) est un ensemble complexe clos par un mur à l’intérieur duquel sont alignés les cénotaphes contenant l’urne ayant recueilli les cendres des défunts. Tous les temples ne comportent pas de chédi ou de stupa compte tenu à la fois du coût de la construction puisqu’ils sont toujours majestueux et de la difficulté à se procurer des reliques. Tous non plus ne comportent pas de chapelle d’ordination dont la construction nécessite l’autorisation royale et un minimum de moines permanents par l’intermédiaire du département des affaires religieuses, aussi on construira le plus souvent un Vihan (วิหาร), surtout dans nos temples de province.


Vihan en construction en 2003 (temple de Plaïlaem à Koh Samui) :

LE « VIHAN »

Le Vihan, parfois transcrit Vihara (forme sanscrite) est une salle de réunion et de prière dont la construction ressemble souvent à celle de l’Ubosot, mais elle n’est pas entourée des bai séma qui marquent l’enceinte sacrée. C’est la salle qui accueille les laïcs pour les cérémonies religieuses en présence des prêtres et celles où ils viennent prier. C’est donc un lieu de prêches, de prières et de méditations Il abrite évidemment une ou plusieurs statues de Bouddha et comporte éventuellement une galerie où sont également érigées ces statues. 

Historiquement à l’époque de Sukhothai les artistes se contentaient de quatre positions classiques : Bouddha assis jambes croisées « prise de la terre à témoin », par sa main droite, il exprime le moment suprême de sa victoire contre les forces du chaos avant d’atteindre le parfait éveil...


... Bouddha couché, Bouddha debout et Bouddha marchant. Elles montrent qu’il accomplissait ses activités quotidiennes avec dignité, une conscience et un contrôle parfait. 

C’est sous le règne de Rama III (1824 – 1851) que les artistes imaginèrent de nouvelles positions et de nouveaux gestes pour illustrer les épisodes de sa vie. Pour tout bon bouddhiste, créer ou donner une image de Bouddha est un acte de mérite et les souverains protecteurs du bouddhisme n’y ont jamais manqué. 

Le fondateur de la dynastie Rama Ier et son successeur Rama II ont surtout fait restaurer les statues ruinées des temples d’Ayuthaya et les ont fait transférer et installer dans les monastères de Bangkok et alentours. Rama III continua ce programme de restauration mais demanda à un dignitaire de l’église bouddhiste, le prince Paramanuchita Chinorasa (ปรมานุชิตชิโนรส), fils de Rama Ier, de collationner les textes bouddhistes et d’établir une liste illustrée des gestes ou attitudes pouvant servir d’exemple aux artistes.


Ces efforts se continuèrent sous Rama IV. Ils trouvent leur aboutissement dans les 80 statues de bronze de la galerie du Phra Pathom Chedi (พระปฐมเจดีย์) à Nakon Phatom (นครปฐม), monument découvert dans la jungle par Rama IV, qui le fit ensuite restaurer. Elles ont été offertes en 1983-84 par de pieux bouddhistes dont les noms sont inscrits sur les socles dans un style directement inspiré de Sukhothai et servent actuellement de modèle (2).


Comme l’Ubosot, le Vihan est couvert d’une toiture télescopique aux acrotères crochues soutenue par des corbeaux en bois, représentant des figues mythiques (Nagas ou Garudas) qui semblent caractériser la dernière période de l'art hindou au Cambodge et au Siam. Les frontons et les encadrements des fenêtres et des portes, en bois ou en stuc avec de rutilantes sculptures polychromes ou parfois des incrustations de verroteries ou de faïence que l’on trouve nulle part ailleurs dans le monde bouddhiste. Remarquable similitude dans le temps ? Les ruines de Sachanalai (สัชนาลัย) et de Sukhothai montrent que les Vihan à toits multiples sinon télescopiques existaient déjà aux XIIIème et XIVème siècles et avaient des piliers stuqués et probablement aussi une ornementation de céramique fabriquée dans les célèbres fours de Sukhothai

Les déductions de Fournereau ayant été effectuées au vu de ruines, tout ce qui était précieux ayant été pillé par les Birmans avant la mise à sac, il est évidemment difficile d’en savoir plus mais on put supposer que le goût actuel des Thaïs pour tout ce qui brille vient en droite ligne de leurs ancêtres siamois.



Ces réalisations architecturales modernes ne sont pas toujours d’un goût assuré mais sont souvent d'une réelle grandeur et d'une richesse qui nous laisse à penser ce que devait être l'aspect des monuments d'Ayuthya avant leur dévastation. L’art est souvent raffiné, beauté des lignes et chatoiement des couleurs, portes et fenêtres en bois massif délicatement sculptées et polychromées de scènes représentant la vie de Bouddha. L'intérieur du temple est couvert de fresques et de panneaux muraux polychromes du même style. Ils sont l'œuvre d'artistes anonymes qui ont œuvré tels des bâtisseurs de cathédrales, virtuosité, qualité de l'inspiration, un magnifique témoignage de la vitalité de l'art thaï moderne, soigneusement étrangère à toute influence occidentale.

Artisan au travail dans le temple de Phralam à Maenam (Koh Samui) en 2008 :

La beauté d’un temple réside moins dans son architecture toujours pyramidale mais dans les décorations des portes, des volets et des murs « et dans les toitures aux étages superposés, dont les tuiles à surface vernissée reflètent les mille feux du soleil, terminent leurs lignes courbes par des éperons dont les silhouettes dorées émergent de la verdure pour se dessiner sur le fond bleu du ciel » (Aymonier).


Parfois aussi, une exception qui confirme encore la règle architecturale normative de la hiérarchie de Bangkok, surgit du sol un Vihan hors normes tel celui du temple de Dongraï (วัดดงไร่) à quelques kilomètres du site historique de Bangchiang (บ้านเชียง) qui est posé comme une fleur de lotus d’un blanc immaculé au milieu d’un lac artificiel ...


... et dont les parois intérieures sont ornées de fines peintures retraçant la vie de Bouddha.



LE « MONTHOP
»

Le Monthop que l’on doit qualifier de « saint » (พระมณฑป phramontohp) parfois mal transcrit sous le terme de Mondop ou de Mandapa (forme sanscrit) se retrouve dans l’enceinte de certains temples. C’est un bâtiment autonome que l’on ne trouve pas dans tous les temples (probablement venu des Indes) qui abrite des objets sacrés sans que ce soient à proprement parler des « reliques » au sens strict. Il abrite souvent (mais pas seulement) tel celui du Wat Phra Phutthabat (วัดพระพุทธบาท) à Saraburi (สระบุรี), une « sainte empreinte » du « pied de Bouddha » (Phra Phutthabat พระพุทธบาท).


Ce bâtiment a été construit en 1624 par le roi Songtham (ทรงธรรม) d’Ayutthaya après sa découverte miraculeuse par un chasseur.



Les Siamois n’étaient point crédules au point de croire qu’elles sont la trace du pied de Bouddha lors de l’un de ses passages, d’autant que nous en trouvons partout en des endroits où incontestablement il n’est jamais passé. 

Ces divines empreintes sont fort différentes les unes des autres soit par leur taille (d’un petit mètre à plus de deux) soit par les nombreux signes dont elles sont ornées mais qui sont en principe et de façon immuable au nombre de 108. Ils sont de toute évidence d’origine liturgique sinon magique peut-être antérieure au bouddhisme puisque, aux Indes notamment, elles sont attribués à Vichnou dans une intention magique, mais on ne sait trop laquelle. Elles sont pour les plus anciennes évidement impossibles à dater mais il s’en sculpte ou s’en moule tous les jours. Citons, moins connue évidemment que celle de Saraburi, celle du phra phoutha bat khaôlé (พระพุทธบาทเขาเล่) sur l’île de Koh Samui. Située à l'abri d'un modeste petit monthop, au sommet d'une butte, à côté du temple de Khaôlé, mal signalé et d’accès plus ou moins facile.


Elle serait venue à dos d'homme de Birmanie il y a plusieurs centaines d'années et présente l'originalité d'être d'une taille exceptionnelle et de comporter – ce qui est exceptionnel aussi - quatre sculptures en superposition symbolisant la succession des quatre Bouddha. Elle a aussi retenu l'attention du grand Roi Rama V lors d'une visite à Samui en 1888. Dans une lettre à son épouse principale relatant son pèlerinage, il précise qu'elle serait vieille de 500 ans (Voir สมุยที่รัก (« Samui thirak ») à Bangkok, 2003, ISBN 2546ISBN 974 9112717)


Disons pour clore le débat sur ces empreintes qu’il ne s'agit évidemment pas de l'empreinte du pied de Bouddha comme pourrait le laisser entendre la stupide traduction anglophone Bouddha footprint mais de la représentation symbolique de la marche vers le Nirvana : le pied est le fondement du corps et dans ses titulatures, le Roi est aussi qualifié de « Saint pied royal » au sens de « fondement sacré de la nation » : พระบาทสมเด็จ ...



LE CLOCHER

On trouve volontiers, pratiquement dans tous les temples, une Ho Rakang (หอระฆัง « la tour de la cloche ») puisque sa construction est de toute évidence fort peu couteuse. C’est un échafaudage qui comporte deux étages, celui des tambours et celui des cloches destinés à rappeler aux fidèles les heures de la prière. Les plus anciens, simples échafaudages de bois, ont évidemment disparu. Actuellement construites à ciel ouvert sur des piliers en maçonnerie, le premier étage contient le tambour de bronze et l’étage supérieur, accessible par une échelle de perroquet. Le tambour donne le son grave thoum et les clochettes le son aigu ti. Nous vous avons parlé du système horaire traditionnel siamois (3). « Ti » sonne les heures de la prière du matin et « Thoum » celle de la soirée.
La tour de la cloche du Vat Klang (temple du milieu) à Huaymek (Kalasin) :

Il semble qu’actuellement les moines préfèrent appeler à la prière – modernisme oblige – par l’intermédiaire des haut-parleurs installés (dans nos villages tout au moins) à chaque carrefour et qui nous diffusent indifféremment des appels à la prière, des discours du chef de village ou l’hymne national. 

Notons que les églises catholiques imitent en cela les temples thaïs puisqu’elles ne comportent jamais de clocher mais toujours une Ho Rakang à quelques distances du lieu de culte.

Clocher de l'église Saint Pierre à Mukdahan :

LA BIBLIOTHÈQUE

Ho Trai (หอไตร), littéralement « la tour triple », c’est la bibliothèque des saintes écritures (phratraipitaka พระไตรปิฏก) qui sont triples (mais en quelques centaines de volumes) d’où le nom (ไตร, c’est trois en sanscrit-pali d’où vient notre chiffre trois). Les plus anciennes sont des constructions en bois sur pilotis sur une pièce d’eau pour éviter les attaques des insectes aux attaques desquels les manuscrits traditionnellement sur feuilles de latanier sont sensibles.

Modeste bibliothèque du temple des oiseaux à Pathongchaï dans la province de Nakhonrachasima :
Tous les temples n’en comportent pas probablement pour la seule raison que l’achat des centaines de volumes de la sainte doctrine est une dépense hors de proportion avec leurs ressources et compte non tenu du fait que fort peu de moines dans les temples de village connaissent encore le pali.


LE SALA

Dans toutes les enceintes des temples nous trouvons ces sala (ศาลา) modestes pavillons de repos sans murs, en général en bois ou en en bambou avec une toiture en paille de riz, les mêmes que ceux placés le long des routes ou dans les jardins particuliers ou ils deviennent alors des « salasuan » (ศาลาสวน tout simplement un « abri de jardin »). Dans les temples, ils sont des salavat (ศาลาวัด).

On en trouve aussi de plus vastes appelés salaprian (ศาลาการเปรียญ ) où les moines peuvent à l’occasion, prêcher aux fidèles, enseigner la théologie ou encore donner l’enseignement aux élèves des écoles puisque beaucoup de temples dans les régions reculées comportent encore une école. Traditionnellement en effet les moines étaient les éducateurs des enfants locaux, ces fonctions n’ont pas complétement disparu dans les régions reculées malgré l’instauration de l'enseignement normalisé. Il peut toutefois subsister les anciens bâtiments à l’abandon.

Ancien bâtiment de l'école du temple de Samret à Koh Samui en 2006 :

Mais un usage traditionnel subsiste peut-être encore, le ou les salas du temple pouvaient fournir un abri temporaire aux voyageurs de passage. Sans que nous l’ayons tenté, on peut penser qu’en cas de violent orage et circulant en motocyclette, les moines ne verraient aucun inconvénient à ce que nous venions nous y abriter et nous y offrir un bol de riz.

LES CELLULES DES MOINES

Ce sont les Kuti (กุฎิ) modestes cellules individuelles traditionnellement en bois sur pilotis ainsi que nous les avons vus sur le dessin de La Loubère reproduit dans notre article 214.1 (1).

Cellule monastique du temple de Phralam à Koh Samui :

Le progrès aidant, ce sont souvent actuellement des petites chambres alignées dans un bâtiment construit en dur, pièces avec des sanitaires qui valent largement ceux des hôtels modestes, le pittoresque y perd peut-être mais le confort des moines certainement pas.


Cette photographie prise à la fin du siècle dernier au Vat Yaisuwanaram (วัดใหญ่สวรรณาราม) à Petchaburi devrait suffire à vous en persuader (4).



LE CRÉMATORIUM

Appelé Naponsathan (ณาปนสถาน), le bâtiment est reconnaissable à sa haute cheminée. C’est là où tous les pieux bouddhistes terminent leur vie terrestre. Nous n’avons jamais rencontré un temple, même misérable qui n’en contienne pas un parfois somptueusement décoré.

Crématorium du temple de Plaïlaem à Koh Samui :

Si la crémation sur un bucher a encore été épisodiquement signalée dans la deuxième moitié du siècle dernier, elle a actuellement probablement totalement disparue pour d’évidentes raisons d’hygiène. Nous en conservons une photographie prise dans la cadre de sa mission par Fournereau.


Nous vous épargnerons la description des actuelles cérémonies funéraires, nous en avons tous connues … avant d’en être le principal acteur. L’inhumation à notre façon est par contre pratiquée par les catholiques, les Chinois et les mahométans. 

Il fut un temps ou les Siamois pratiquaient l’inhumation en pleine terre mais elle concernait ceux qui étaient morts « de mauvaise mort », enfants mort-nés, victimes de maladies contagieuses, morts de morts violents, femmes mortes en couche. Il semble que cette pratique ait totalement disparue pour une raison assez claire : les conditions de la mise en terre à fleur de sol faisaient que les dépouilles étaient rapidement déterrées par les chiens – l’un des fléaux de la Thaïlande – qui se disputaient ensuite leurs restes avec les vautours. S’ils ne l’étaient pas par les chiens, ils l’étaient par les sorciers avides de cadavres frais pour composer leur pommade magique (5). Monseigneur Pallegoix nous fait une description de la combustion sur le bucher : « ... le cadavre étant mis sur le bucher, on allume le feu. Les nerfs étant contractés, le mort semble s’agiter et rouler au milieu des flammes. C’est un spectacle horrible à voir… » (6). 

Une coutume qui semble avoir été spécifique à Bangkok nous est rapportée par Aymonier : « Une pratique, très rare au Cambodge actuel, mais fréquente au Siam, surtout à la capitale, consiste à léguer par piété sa chair à la voracité des vautours. Tous les voyageurs européens signalent le repoussant spectacle qui s'étale presque quotidiennement au Vat Saket de Bangkok, pagode qui a la triste spécialité de cette répugnante coutume » (7). Rama V avait interdit les crémations sur bucher dans la capitale et, surtout, ce qui était beaucoup plus fréquent, l’abandon pur et simple des dépouilles mortelles au bord des voies ou dans les canaux (4). Effectivement, le Vat Saket (วัดสระเกศ) comprenait à la fois un « champ crématoire » proprement dit…. et un charnier (rèng khét แร้งเขต « le champ des vautours ») au bord duquel trépignaient des rangées de vautours faisant claquer leur bec crochu en trépignant. Nous en devons une photographie à Fournereau toujours dans le cadre de sa mission.


Ce sont les restes d’une insuffisante combustion qui leur étaient livrés pour qu’ils les disputent aux chiens, et – semble-t-il – le cadavre non incinéré des condamnés à mort (8).


LES DÉCORATIONS EXTÉRIEURES

Les chofa 

Ils décorent (ช่อฟ้า littéralement fleur-ciel) le sommet des toitures des bâtiments du temple, Ubosot, Vihan, etc…. C’est un oiseau à la forme élancée qui regarde vers le ciel. Il représente le plus souvent le Garuda mythique (การูด้า) mi-homme mi- oiseau qui sert de monture au Dieu Vishnu (พระวิษณุ).



Ses ennemis éternels sont les nagas

Les Nagas 

Le Naga (นาค) est un serpent mythologique géant (cobra) qui protège l’entrée des bâtiments du temple, souvent représenté avec plusieurs têtes. Leurs corps s'étendent le long des balustrades des escaliers qui conduisent à l’entrée du bâtiment.


Leur présence est évidement symbolique. Lorsque Bouddha eut atteint l’illumination et qu’il méditait sous un arbre, éclata une violente tempête accompagnée de pluies torrentielles, un naga apparut qui le protégea avec ses sept têtes de la pluie.


Les Thévada 

Les Thévada (เทวดา « créatures célestes ») anges ou démons, fées, sorcières ou sorciers, sexués en tous cas, sont une multitude dans la mythologie venue des Indes. On les trouve souvent gardiens de l’entrée des bâtiments, géants évidemment, aux côtés des Naga. En l’un des quatre qui veille sur l’entrée de l’Ubosot du Vat klang de Huaymek il nous a bien semblé reconnaître le farouche Hamuman (หมุมาน) le fidèle compagnon de Rama. Il nous faudrait une vie d’homme pour faire un inventaire exhaustif de ces créatures célestes que l’on trouve dans le Ramakian, version siamoise du Ramayana.


La roue de la loi 

La Thammachak (ธรรมจักร) (parfois transcrite Dhammachakra) symbolise les enseignements de Bouddha. On la retrouve dans les temples : Lorsque Bouddha eut atteint l’illumination il prononça son premier sermon mettant ainsi en mouvement la roue de son enseignement. C’est assurément l’un des plus anciens symboles, apparu aux Indes bien avant Bouddha. Elle comporte en général douze rayons. Elle est omniprésente en Thaïlande, mais tout particulièrement sur les bai séma et tout autant comme motif décoratif à l’intérieur ou à l’extérieur des temples (9).


Le « figuier des pagodes » 

Nous ne sommes plus dans la construction proprement dite, mais dans la botanique des temples. Bouddha a atteint l’illumination sous un arbre que l’on trouve souvent planté dans l’enceinte des temples, le Pho (โพ ou โพธิ์) qui est le ficus religiosa que nous appelons le figuier des pagodes ou encore pipal dont le fruit à quelque ressemblance avec notre figue. Sans être proprement « sacré » Il n’est pas convenable de le cultiver chez soi car il doit se trouver dans l’enceinte des temples. Quand un voyageur en voit un au loin (c’est un grand arbre !), il sait ainsi qu’un temple est proche où il pourra trouver un sala pour s’abriter et un bol de riz pour se nourrir (10).



SOURCES
 

Aymonier « Le Cambodge – les provinces siamoises » Paris 1901n le tome II est en réalité consacré au Siam, en particulier chapitre II « l’archéologie siamoise ».

Lunet de la Jonquières « Inventaire descriptif des monuments du Cambodge » 1907 dont le tome II est en réalité consacré au Siam

NOTES 

(1) Voir nos deux articles A 214.1 « L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. I - LES « SAINTS CHÉDIS » et A 214.2 « L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. II - LES CHAPELLES D’ORDINATION »

(2) Voir le très bel ouvrage trilingue (thaï – anglais – français) « Les statues du Buddha en Thaïlande (Siam) » qui n’a malheureusement eu qu’un tirage confidentiel (ISBN 978 974 020 574 6).

(3) Voir notre article A 33 « Le système horaire traditionnel thaï ».

(4) Photographie extraite de l’article « The Politics of Defecation in Bangkok of the Fifth Reign » de Chittawadi Chitrabongs in Journal of the Siam Society, Vol. 99, 2011. Rama V avait ramené de ses voyages en Europe de solides notions d’hygiène. Bangkok à son époque nous rappelle Chitranongs, et toutes les descriptions des voyageurs de cette époque, concordent. La ville puait la crasse, l’urine, la merde, la charogne et le graillon… 

(5) Voir notre article A 207 « LA RECETTE DU PHILTRE D’AMOUR RÉVÉLÉE PAR LE ROI RAMA VI ».

(6) « Description du royaume Thaï ou Siam » volume I page 257.

(7) « Le Cambodge » page 16

(8) « … Wat Sisaket, bâti tout en haut d'une colline artificielle d'où l'on jouit d'un superbe tour d'horizon embrassant la ville entière et se prolongeant jusqu'aux silhouettes indécises des collines lointaines. Au pied du monticule, en face de la porte d'entrée, un ensemble de bâtiments modernes, servant aux crémations, s'élève sur l'emplacement des anciennes cours où l'on jetait aux chiens et aux vautours les cadavres de ceux qui faisaient ainsi, pour s'acquérir des mérites, le sacrifice de leurs dépouilles mortelles. Ces pratiques sont maintenant abolies, probablement au nom de l'hygiène, mais j'ai pu assister, il y a quelques années, à une de ces scènes macabres et j'ai encore présent à la mémoire le spectacle de ce grouillement de bêtes immondes accourues à l'odeur, sous lequel le corps disparaissait en entier; du fouillis des plumes grises, des ailes frémissantes d'avidité, de longs cous rouges, déplumés, sortaient, dressant les têtes souillées de sanies, les becs garnis de lambeaux de chair; on vendait jadis une photographie saisissante de cette scène, le cliché ne doit pas en être perdu ». Lunet de la Jonquières « Le Siam et les Siamois » (1906).

Les clichés n’ont pas été perdus …. 

(9) Il y aurait probablement beaucoup à dire sur la symbolique du chiffre douze : les douze rayons de la roue, les douze apôtres, les douze signes zodiacaux, la loi romaine des douze tables, les douze travaux d’hercule, trois multiplié par quatre, le carré multiplié par le triangle. C'est la racine de la sphère, serait-ce le chiffre de la perfection ? 

(10) Voir notre article A 152 « Traditions siamoises sur certains arbres et plantes ».

Histoires de Thaïlande

L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. 

IV - LES BIBLIOTHÈQUES

20 Décembre 2025

L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE.


II - LES CHAPELLES D'ORDINATIONS

Nous vous avons parlé de ces chapelles d’ordination (อุโบสถ – Ubosot - โบสถ์ – Bot – สิม - Sim en Isan et au Laos) à l’architecture particulières à l’Isan (1). Nous vous avons également parlé des « bornes sacrées » qui les cernent aux huit points cardinaux (2). Ces chapelles ne sont pas spécifiques (en dehors de leur architecture et de leurs bornes) au Nord-est puisque nous les retrouvons dans tous les temples du pays. Un très bel article assorti de nombreuses références (3) leur a été consacré par Pierre Pichard (4). Mais nous préférons utiliser le terme de « chapelle » à la connotation plus religieuse que celui de « hall d’ordination » ou plus encore que celui de « salle capitulaire » qui sent par trop son monastère cistercien (5). Pour cet érudit, cette chapelle est devenue le « bâtiment majeur » des monastères, abritant la statue la plus vénérée de Bouddha alors que ce rôle éminent appartenait antérieurement aux Chédi ou aux Stupas abritant originellement une relique de Bouddha (6). 

Reliques du Bouddha offertes par la Thaïlande à la France le 17 mai 2009 :

La raison nous en semble de bon sens : Il est très certainement au XXIème siècle plus ardu de bénéficier d’une relique authentifiée de Bouddha qu’aux premiers siècles de l’expansion du bouddhisme (7). Pour Pichard au XIVème siècle, à l’époque de Sukhothai, les monastères étaient centrés sur un stupa et la salle principale, salle de prêche et de prière, le Vihan (วิหาร). La chapelle d'ordination déjà est toujours reconnaissable à son entourage de bornes rituelles (bai sema) qui la distingue du Vihan, était située sur le côté dans l’enceinte du temple. Il en était de même, continue-t-il, à l’époque d’Ayuthaya, fondée en 1351 et rasée par les Birmans en 1767. C’est à la fois l’avènement de la dynastie centralisatrice (tant sur le plan religieux que sur le plan politique) des Chakri et après la fondation de Bangkok en 1782 que la chapelle d'ordination implantée en général au centre d'une enceinte, entourée d’une galerie extérieure, comportant un autel et une statue de Bouddha prit son importance actuelle qui s'est imposée dans le pays au détriment des anciennes variantes architecturales


La cérémonie de l’ordination Buat ou mieux Buat Phra (บวชพระ) est évidemment tout aussi importante pour les bouddhistes que celle de l’ordination d’un prêtre par l’église catholique et doit respecter une stricte orthodoxie liturgique longuement définie par les canons bouddhistes.


Elle doit en tous cas se dérouler dans une salle spéciale, l’Ubosot dont l’apparence diffère peu de celle du Vihan mais dont les fonctions sont totalement différentes. Si un temple comporte toujours un Vihan, il ne comporte pas toujours un Ubosot dont la construction ne semble pouvoir être autorisée par la hiérarchie qu’au cas où le monastère comporte un certain nombre de moines permanents. Dans tout le pays, ceux que l’on construit au détriment des anciens à l’architecture à la fois plus traditionnelles et plus modestes constituent l’édifice principal, le plus haut, le plus richement décoré de peintures ou de sculptures, mais il faut pour cela que la communauté ait réuni d’importants moyens financiers. Vous le reconnaitrez facilement dans la mesure où il se trouve au centre de l’enceinte sacrée, délimitée par les huit bornes rituelles. C’est la partie visible. Les bornes marquent l’emplacement de leurs « racines », les luknimt (ลูกนิมิตต์ littéralement « boule-signe »).


Ce sont des sphères de pierre enterrées sous elles de quelques dizaines de centimètres de diamètre, elles sont donc huit, une neuvième, également invisible, est enterrée au centre de l’édifice sous le dallage et devant la statue de Bouddha. Elle marque aussi l’endroit ou devra se placer le supérieur devant lequel le postulant doit prononcer ses vœux. Faut-il y voir une invocation aux divinités souterraines infernales pour s’en attirer la protection, les Nagas (นาค) que nous retrouvons souvent dans les corbeaux soutenant la toiture et les acrotères crochues surmontant la toiture ?



Peut-être aussi plus prosaïquement la volonté d’assurer la permanence de l’enceinte au cas où les bornes viendraient à être déplacées ou à disparaître.

C’est par exemple le cas du Vat Phosi (วัดโพธิ์ศรี), « le temple de la sainte illumination » situé dans le district de Khamcha-i (คำชะอี), province de Mukdahan (มุกดาหาร). L’ancien Ubosot a disparu, remplacé par un bâtiment peint d’une couleur agressive, où les spères étaient en avril 2016 encore placées autour du bâtiment en attente de la cérémonie.



Sinon, vous ne pourrez les voir qu’à l’occasion d’une cérémonie inaugurale. Ne revenons pas sur les plus anciennes de ces bornes sacrées (2) dont nous savons que les plus belles et les plus spectaculaires proviennent des sites occupés par les Môns dans l'ancien royaume de Dvaravati, essentiellement dans notre région du Nord-Est.

Bornes dans l'ancinne cité de Fadaetsongyang (Kamalasaï - Kalasin) :

Mais la forme élaborée sous la dynastie Chakri est devenue aujourd'hui un modèle national, la chapelle est un long bâtiment rectangulaire dominé à l'intérieur par la statue de Bouddha, face à l'entrée qui se fait toujours par une extrémité dirigée vers l’Est. Le plus souvent, une ou plusieurs portes s'ouvrent aussi dans le mur Ouest derrière la statue de Bouddha séparée de ce mur par un passage étroit. Ce sont les portes utilisées par les moines lorsqu’ils doivent se rendre dans la chapelle. Telles est la normalisation voulue par Bangkok au détriment des diversités régionales.

Façade ouest de la chapelle d'ordination du Temple du milieu - Huaymek (Kalasin) :

Au Lanna par exemple, dans le Nord-ouest, la chapelle est longtemps restée un bâtiment modeste au côté du vaste et imposant Vihan. Dans nos provinces de l’Isan, la chapelle que nous appelons Sim était également un petit bâtiment simplement construit en briques chaulées de blanc (compte non tenu de celles, peu nombreuses, qui comportent encore les peintures murales) et toujours orientée vers l’Est. Le contraste est frappant avec le modèle de Bangkok. « Mais dans tout le pays, ces chapelles ont été progressivement abandonnées et remplacées dès que possible par un Ubosot neuf plus conforme à la norme de la capitale, une standardisation systématique en parfait accord avec la politique de construction d'une identité nationale poursuivie depuis deux siècles, dans laquelle l'architecture publique, à travers les monastères, les écoles et les bâtiments administratifs des capitales provinciales et des chefs-lieux de district, a joué un rôle aussi évident que le drapeau ou le portrait du roi » (Pichard, note 3). Le contraste est encore plus frappant quand dans l’enceinte du temple subsiste l’ancien Ubosot en pleine déliquescence aux côtés du nouveau construit au début de ce siècle. Dans l’enceinte du Vat klang (วัดกลาง « temple du milieu ») de Huaymek (ห้วยเม็ก) dans la province de Kalasin (กาฬสินธุ์) l’ancienne chapelle datée de 1957 dont les bornes ont disparu, subsiste encore, envahie par les fientes de pigeon aux côtés de la nouvelle qui l’écrase de son luxe un peu tapageur.


A quelques kilomètres de Sakon nakhon (สกลนคร) la toiture de la chapelle du Vat Buddha sayaram (วัดพระพุทธไสยาราม สกลนคร), bien que celle d’origine en tuiles de bois ait été remplacée par des tôles ondulées rougeâtres, est en passe de s’effondrer, et il est hasardeux de s’aventurer à l’intérieur.


Mais il est parfois d’heureuses exceptions, comme dans le petit village de Nonghang (หนองห้าง) près de Kuchinarai (กุฉินารายณ์) dans notre province de Kalasin, le Sim du temple de Phochaï (วัดโพธ์ชัย) a retrouvé son état d’origine, avec la charpente refaite, toiture en tuiles de bois d’origine et peinture extérieures d’un blanc éclatant.


A ses côtés, la chapelle construite aux normes de Bangkok a piètre allure et les responsables du temple qui nous ont ouvert fort courtoisement les portes de leur chapelle traditionnelle n’ont pas jugé bon de nous ouvrir celles de la chapelle voisine dont les corbeaux et les acrotères de la toiture ne seraient que des moulages !

Que ce soit dans le Lanna ou dans le Nord-est, il est encore fréquent que l’accès à la chapelle soit interdit aux femmes, ce qui ne semble pas – ou plus – être le cas dans le reste du pays. Elles sont en tous cas fermées, sauf exception, en dehors des jours de cérémonies. 

Construit-on toujours des temples en Thaïlande ? 

Bien sûr ! Dans notre article précédent consacré aux Chédis, nous avons commis une erreur que nos lecteurs voudront bien nous pardonner, en citant le chiffre, en 2016, de 33.902 temples en activité. Il s’agissait du chiffre de l’année 2004. La première colonne indique l’année, la seconde celui du nombre de moines présents (compris novices et temporaires) et la troisième celle du nombre de temples en activité (8) : 

  • 2004   341.687   33.902
  • 2005   340.535   34.331
  • 2006   313.267   34.654
  • 2007   328.288   35.271
  • 2008   321.604   35.616
  • 2009   333.876   36.412
  • 2010   349.627   37.075
  • 2011   352.709   37.331
  • 2012   355.295   37.713 

En 14 ans, ont donc été construits 3.811 temples et le nombre des moines a été augmenté de 13.608. Si l’on tient compte de tous ceux qui ont rejoint les paradis bouddhistes, il y a donc eu de nombreuses ordinations. Il faut évidemment tenir compte de l’augmentation de la population, un tassement, c’est évident mais il n’est pas certain non plus qu’il y ait véritablement dégringolade comme le constatait Louis Gabaude dans un article qui maintenant 20 ans et qui mériterait peut-être une solide mise à jour ? (9).


Statue d'un Bouddha géant (50 mètres) en cours de construction (2016) au Wat Khao Manarom à Mukdahan

Les constations de Pichard ont été écrites en 2000 sur la base de chiffres dont les derniers dataient de 1997 année au cours de laquelle le nombre de moines était de 270.540. Mais, nous dit-il « près de la moitié des quelque 30.000 monastères actuels ont été construits dans les soixante-dix dernières années, ce qui implique une moyenne de plus de 200 fondations par an, à laquelle il faut ajouter les nombreux Ubosot construits dans les monastères existants pour remplacer le précédent jugé trop petit ou trop vieillot ». Toujours pour l’année 1997, il nous apprend que le bureau des affaires religieuses a reçu 107 demandes d'établissement de monastère, 367 demandes de consécration des bornes d'un nouvel Ubosot, enregistré la fondation de 81 nouveaux monastères et la construction de 95. Ces constructions font l’objet de deux lois de 1902 et de 1941 sur l'organisation de la communauté monastique. Elles affirment qu'il n'appartient qu'au roi d'autoriser un monastère à construire son hall d'ordination : Une demande formelle doit donc être adressée au Département des Affaires religieuses, qui délivre chaque année, au nom du roi, un certain nombre d'autorisations dûment enregistrées dans les archives. 

Toujours est-il que nos provinces sont présentement émaillées de ces chapelles d’ordination aux toitures éclatantes en tuiles vernissées montées sur des structures en béton armé, aux décors moulés et aux structures préfabriquées en matière synthétique. Si le prix de la plus sommaire était de 900.000 francs de l’époque (1997), cela correspond - n’importe quel site de calcul de l’inflation vous le dira – à 180.000 euros, soit environ 1.200.000 francs soit encore 7.200.000 baths de ce jour ; un chiffre qu’il faut multiplier par 4 ou 5 pour les plus fastueux. Le financement est assuré par les collectes et les dons des notables qui gagnent ainsi leurs mérites et affichent leur prestige puisque les chapelles mentionnent le nom des donateurs et le montant de leur obole (10).

La contribution de cette famille pour 99.999 baths à la constructions de l'Ubosot du temple du milieu à Huaymek n'est qu'une parmi beaucoup d'autres :


Ce sera alors évidemment à l’occasion d’une fête bouddhiste, celle du nouvel an en général, que les Thaïs quittent leur province d’origine pour rejoindre leur province natale ce qui permettra aux monastères d’organiser leurs grandes et lucratives kermesses annoncée de longue date par les panneaux et les mégaphones tonitruant et que ceux qui ont pu construire un nouvel Ubosot organiseront la cérémonie du dépôt des bornes rituelles pendant ces fêtes. C’est la ngantat louknimit (งานตัดลูกนิมิด littéralement « fête-couper-louknimit »). Les louk nimit avaient évidemment été préparées et alignées devant la chapelle. La cérémonie, à laquelle nous n’avons pas pu assister à ce jour, est longuement décrite par Pichard. Les neuf louk nimit sont installées au-dessus de leur emplacement futur, suspendues à des cordes sous un tréteau. La présence de nombreux moines est indispensable pour assister à leur consécration, ils doivent en effet désacraliser le terrain pour le cas où une enceinte sacrée y aurait été instaurée dans des temps anciens, puisque plusieurs enceintes ne peuvent se recouper ou se superposer sans perdre leur valeur, ce qui invaliderait les futures ordinations. A leur signal enfin, les donateurs laïcs libèrent simultanément à coup de machettes toutes les racines qui tombent dans leur cache. Les bai séma seront installées immédiatement après et les ordinations pourront commencer dès le lendemain.



Mais ces contraintes architecturales tombées de Bangkok sont-elles aussi contraignantes que le signale Pichard ? Nous pouvons citer au moins deux exemples, mais sont-ils des exceptions qui confirment le règle ? Dans l’enceinte du Vat Phutta nimit - Phu Khao (วัดพุทธนิมิด – ภูคาว « le temple de la vision bouddhiste » « la terre du gisant ») dans le district de Sahatsakhan (สหัสขันธ์) dans la province de Kalasin, une somptueuse chapelle d’ordination tout en bois massif a été construite au début de ce siècle sur un site Dvaravati au moyen des bois provenant de l’abattage des forêts lors de la construction du gigantesque lac artificiel de Lampaodam (ลำเปาดำ), les bornes sacrées provenant des temples engloutis sous les eaux.


Le Vat pa anouson (วัด ป่าอนุสรณ์ข : « Temple du mémorial de la forêt ») sous-district de Khammuat kéo (คำเหมือแก้วอ), district de Huaymek (ห้วยเม็ก), province de Kalasin contient une superbe chapelle d’ordination toute en bois massif non encore terminée ni inaugurée (construction 2015-2016) mais comme son nom l’indique, il est situé dans une épaisse forêt qui semble appartenir au patrimoine du temple.


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L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. 

III - LES AUTRES BÂTIMENT

13 Décembre 2025

L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE.


I - LES " SAINTS CHÉDIS "

Il y a en Thaïlande 40.717 temples (วัด) dont 33.902 en activité, 31.890 de bouddhisme « orthodoxe » (Hinayana มหานิกาย), 1.907 temples-école (ธรรมยุต), 12 temples Mahayana (มหายาน) et 13 de bouddhisme vietnamien (ญวณ). 

272 ont rang de « Monastère royal » (พระอารามหลวง) dont 217 Hinayana et 55 Mahayana. Ce sont les chiffres 2016 donnés par la hiérarchie officielle (ธรรมะไทย) sur son site Internet (1) Ceux qui ne sont plus en activité le sont faute de moines ce qui ne signifie pas qu’ils soient à l’abandon notamment les jours de fêtes bouddhistes.

Fête bouddhiste au Phrathat Yaku (Kamalasaï - avril 2014) :


Sans entrer dans un détail fastidieux, pour quelques-unes de nos provinces Isan, il en est 507 dans la province de Nongkhaï (2), 670 dans celle de Kalasin (3) et 546 pour celle de Loei (4). Restons-en là. 
Notre propos n’est pas d’écrire un guide touristique et encore moins sur les plus somptueux de ces temples, les temples royaux essentiellement que l’on trouve à Bangkok et dans les chefs-lieux de nos provinces, mais au travers de ces centaines de temples de village, plus ou moins richement décorés, parfois misérables, de nous pencher sur l’histoire de l’architecture religieuse qui révèle souvent une profond piété populaire, fut-elle le fruit de la « foi du charbonnier » marquée par une remarquable similitude dans les constructions et parfois d’un embryon d’originalité.


Nous vous avons déjà parlé de ces chapelles d’ordination aux murailles peints de fresques souvent naïves, spécifiques à l’Isan (5) mais les chapelles d’ordination sont également l’âme de tous les temples bouddhistes. 

Nous les appelons ici sim ou sima (สิม) et ubosot (อุโบสถ) dans le reste du pays. Nous vous avons aussi parlé des « bornes sacrées » baï séma (ใบเสมา), baï sima ou baï sim (ใบสิม), celles du nord et du nord-est sont spécifiques, leur origine est mystérieuse mais on retrouve dans tous les temples ces bornes qui marquent la limite de l’enceinte des chapelles d’ordination (6).

En 1688, Nicolas Gervaise (7) nous décrit assez sommairement les temples comme « très beaux et magnifiquement décorés ». La Loubère (8) en 1695 est – toujours incontournable – plus précis. Il nous décrit les temples faits de bois et de briques, tous matériaux qui ne résistent pas aux outrages du temps et « leurs bâtiments ne durent guère faute de fondements ». Le temple et le couvent occupent, nous dit-il, un terrain carré clôturé de bambous le long desquels sont les cellules des moines.


On y trouve ce qu’il appelle des « pyramides » et ce qu’il appelle le « pihan » (le vihan évidemment), la salle principale du couvent et le clocher (« Ho racang ») mais à l’inverse de Gervaise, il nous dote de précieux croquis. Nous voyons sur son croquis général les huit sémas qui entourent le bâtiment principal qui sont pour lui « des espèces de mitres posée sur un piédestal ». Il ajoute avec une certaine ironie que l’ignorance dans lesquels sont les Siamois de l’origine de ces pierres a conduit les missionnaires, compte tenu de leur ressemblance avec des mitres, à en chercher l’origine dans le christianisme ! 

Les croquis : 

plan :


coupe et vue cavalière :


... nous donnent une idée de la modestie de ces constructions couvertes de toitures aux tuiles de bois qui ne devaient pas impressionner l’habitué du Palais de Versailles ! Un siècle et demi plus tard, Monseigneur Pallegoix (9) est impressionné par la richesse des « pagodes » de Bangkok et leur profusion d’or mais il nous dit peu de choses sur l’architecture religieuse proprement dite sinon qu’elle est « un mélange des genres indiens, chinois et européen » (sic) et rien sur les temples de province. 
Les constructions sont toujours en brique, jamais en pierre, et le ciment composé de chaux et de sable « à quoi ils ajoutent un mélange de mélasse et d’eau dans laquelle ils ont laissé tremper longtemps de la peau de buffle et certaines écorces d’arbre ». La mélasse étant du temps de Monseigneur Pallegoix comme aujourd’hui du sirop de sucre, il est permis de se poser des questions sur ses compétences architecturales ? A moins qu’il ne s’agisse d’une recette perdue pour rendre les briques hydrofuges et éviter que l’humidité ne les délite au fil des ans ?


Ne revenons pas sur les origines des Thaïs, peut-être venus du Sechouan par les hautes vallées du Yunnan à une époque indéterminée. Selon La Loubère nous les trouvons à Sukhothai entre le IXème et le XIIIème siècle, là où fut trouvée la plus ancienne stèle concernant l’histoire du pays, initialement traduite par le R.P. Schmitt, datée des environs de 1283-1292. Elle conte les exploits du grand roi Rama Khamheng qui se rendit maître de la région compris entre Vientiane et Ligor (Nakhonsithammarat).


Ce roi célèbre fit venir un savant qui enseigna la vraie religion bouddhique, c'est-à-dire probablement le bouddhisme du Sud ou du Petit Véhicule, et créa une nouvelle écriture pour remplacer l'alphabet khmer qui avait été en usage jusque-là. Ne revenons pas sur les querelles d’experts sur l’authenticité de ce monument épigraphique (10). Le bouddhisme du Sud devint alors la religion officielle des pays thaï au milieu du XIVème siècle. Le sanscrit qui était la langue religieuse du bouddhisme du Nord (Mahayana) et du brahmanisme, fut abandonné et dut céder la place au pali, langue du bouddhisme du Sud (Hinayana) professé à Ceylan

L'avènement de Rama Khamheng marqua l'émancipation de toutes les peuplades thaïes, qui jusque-là avaient été asservies par les Khmers et détermina le premier mouvement de recul du Cambodge. C'est vers la fin du XIIIème siècle que commencèrent les relations diplomatiques de la Chine avec l'Etat de Sukhothaï. Rama Khamheng, nous dit la stèle, vainquit non seulement le Cambodge, mais encore le Pégou (dans l’actuelle Birmanie). Ses successeurs furent moins heureux, et il semble bien que, à partir du XIVème le jeune royaume eut à subir bien des fois l'influence brutale de son voisin de l'ouest. En 1350, la capitale fut portée à Ayuthaya avec résidence d'été à Louvo (actuelle Lopburi), un déplacement de l'hégémonie politique qui passa de Sukhothaï à Ayuthaya. En 1555, les Pégouans prirent Ayuthaya, la livrèrent au pillage et réduisirent les Siamois pendant des années en vasselage. En 1767 Ayutthaya fut de nouveau prise par les Birmans et détruite de fond en comble et plus encore. Le gouvernement se transporta alors plus au Sud, à Bangkok, qui devint la capitale en 1772 et le resta. Ne revenons pas sur le récit des guerres interminables qu'eut à soutenir le Siam à partir du XIIIème siècle contre les Birmans d'une part et les Cambodgiens d'autre part. Elles constituent le fond des annales officielles siamoises, birmanes et cambodgiennes, qui sont aussi fantaisistes les unes que les autres. Le reste de l'histoire du Siam nous est mieux connu.


Deux événements historiques marquants surviennent qui sont directement en rapport avec notre sujet. En 1686, Louis XIV envoya deux ambassades successives à Ayutthaya jusqu’au rapatriement de nos troupes en 1689. Ce passage nous vaut une première série de mémoires, descriptions ou souvenirs des érudits qui ont participé aux voyages, notamment ceux de La Loubère sans lequel nous ignorerions totalement ce que pouvait être l’architecture religieuse dans les temples les plus modestes.

Survint ensuite notre protectorat au Cambodge en 1863, puis la conquête de l'Annanm et du Tonkin qui nous mirent nécessairement en contact avec le peuple siamois. Avec les colons, les missionnaires et les militaires déferlèrent aussi nos archéologues, nos linguistes, nos savants qui pouvaient tout aussi bien être missionnaires que militaires, sans lesquels ni l’histoire ni celle de l’architecture du Siam n’auraient pu être sérieusement écrite. Des dizaines milliers de pages de descriptions, de croquis, des photographies, des estampages de milliers d’inscriptions épigraphiques, des communications aux sociétés savantes, ils débordent largement du Cambodge, de l’Indochine française et du Laos sur le Siam où ils reçoivent – même lorsque les rapports entre nos deux pays étaient pathologiques - un accueil chaleureux des érudits locaux, ne citons que le prince Damrong, historien tout autant qu’archéologue. Des amateurs passionnés et désintéressés, le richissime Emile Guimet qui lègue ses somptueuses collections au musée qui porte son nom, ou le général de Beylié qui lègue les siennes au musée de Grenoble. Ce déferlement d’hommes de culture qui perdure toujours au travers de l’Ecole française d’extrême Orient rappelle étrangement celui des savants français conduits en Egypte lors de l’expédition de Bonaparte.


Il existe peu de monuments antérieurs à la création du royaume thaï au XIIIème siècle dans les provinces siamoises proprement dites. Nous excluons évidemment les monuments des anciennes provinces cambodgiennes d'Angkor, Battambang et Korat. Les tours khmères de Lopburi (Louvo), ancienne principauté vassale des Khmers sont datées approximativement du Xème siècle.

Extrait de l'ouvrage du Général de Beylié :


Celles de Sukhotai en sont des copies postérieures abâtardies. Elles seraient de la basse époque khmère et auraient pu être construites par des architectes khmers en déplacement.

Extrait de l'ouvrage du Général de Beylié :



Il semble en effet que les Thaïs du XIIIème siècle étaient de civilisation artistique « peu avancée » n'ayant pas d'architecture propre (11). Ce sont des prangs (ปรางค์), nous y reviendrons. Lunet de la Lajonquière chargé en 1904 et 1905 d'une mission archéologique au Siam, pense que ces peuples se laissèrent plus ou moins impressionner en art par les Khmers d'alors, puis par les Birmans, qui les avaient précédés de plusieurs siècles « dans la voie de la civilisation » et qui se montrèrent presque constamment leurs maîtres dans l’art de la guerre (12).

Venons-en aux monuments proprement dits, à ceux que nous voyons toujours dans les temples, la place d’honneur, objet de ce premier article, revenant à ceux dont l’origine est la plus ancienne, aux sources du bouddhisme, les chédis ou plutôt les « saints chédis » également appelés stupas (évidement « saints » : Phrastupa พระสถูป).

On remarque dans de nombreux temples (wat วัด), mais pas dans tous, une structure de forme pyramidale avec une flèche élancée et effilée à son sommet. Elle est pour les Thaïs plutôt qu’un stupa (le mot est sanscrit) un Chédi (เจดีย์) ou Phra Chédi (พระเจดีย์). Il peut y en avoir un seul, alors de grande taille ou plusieurs de différentes tailles et portant différents schémas décoratifs. Le préfixe Phra (พระ) est honorifique, associé à Bouddha, aux prêtres, à la religion ou à la royauté. Nous le traduisons ici faute de mieux par « saint » (13). Phra Chedi, c’est un reliquaire dont l’origine remonte aux origines mêmes du bouddhisme. Dans l'un des livres des saintes écritures bouddhistes, le Dhammapada, (ธรรมะปาดา) est contée l'histoire d'un disciple de Bouddha qui mourut encorné par un bœuf. Il fut incinéré et Bouddha commanda qu’un terrassement soit élevé sur ses cendres, constituant ainsi un tumulus appelé Chédi. Cette coutume n’était pas inconnue à l’époque pré-bouddhiste par les Brahmanes et les Jaïns des temps anciens. De simples tumuli, les Chédi furent exhaussés de diverses constructions toutes symboliques. Il en est hiérarchiquement quatre espèces :


Un Phrathat Chédi (พระธาตุจดีย์) recouvre les propres cendres de Bouddha, éventuellement d’un grand monarque ou d’un moine tout particulièrement vénéré. Ce sont assurément les monuments les plus anciens, le phra that yaku (พระธาตุยาคู) de Kamalasai dont seul le soubassement est d’origine est daté de l’époque Davaravati (VIIème siècle).


Le site n’a pas été découvert par le moine Monkut (Futur Rama IV) mais signalé par Erik Seidenfaden en 1922 et inventorié dans les années 30 (Voir notre article A 213 « LES ORIGINES MYSTÉRIEUSES DES BORNES SACRÉES (BAÏ SÉMA ) DES TEMPLES DE L’ISAN EN THAILANDE »). Celui de Nakhon Pathom (นครปฐม), Wat Phrapathom Chedi (พระปฐมเจดีย์), beaucoup plus connu et fréquenté par les fidèles est de la même époque.Il a été « découvert » en ruines par le moine Monkut (Futur Rama IV) qui en ordonna la réhabilitation pour en faire le plus élevé du monde en 1870 après 17 ans de travaux. Sa découverte lui reste attribuée jusqu’à qu’un critique d’art iconoclaste ne lui en dénie la paternité (voir note 10). 

Extrait de l'ouvrage du Général de Beylié :


On les trouve dans les temples de la première catégorie des temples royaux, Wat Phramahathat (วัดพระมหาธาตุ) « le temple du grand reliquaire du Seigneur Bouddha » tel le Wat Phramahathatworamahawihan (วัดพระมหาธาตุวรมหาวิหาร) de Nakhonsithammarat (นครศรีธรรมราช), le plus grand et le plus respecté des temples des provinces du sud, qui daterait selon les uns du VIIIème siècle, selon d’autres du XIIème. Il atteint presque 70 mètres de haut et sa flèche est ou serait recouverte d’une couche de 100 kilos d’or.


Ces temples, présents à Bangkok, Lopburi, Ayutthaya, Pisanulok et Sukhothai, le sont dans des villes qui a une époque ou une autre ont eu rang de capitales. 

Un Phra Boripokachédi (พระบริโภคเจดีย์) recouvre des reliques supposées avoir été personnellement utilisées par Bouddha, comme son bol et ses robes de mendiant ou encore d’un très saint de ses disciples. On les trouve également élevés non plus seulement en Thaïlande mais dans les quatre sites sacrés de sa vie, son lieu de naissance à Kapilavastu (กบิลพัสดุ์) au Népal, le lieu où il est devenu éclairé Bodhagaya (พุทธคยา), aux Indes, le lieu où il a prêché son premier sermon Sarnath (สารนาถ) aux Indes aussi et le lieu où il est mort, Kusinara (กุสินารา) toujours aux Indes. L’un des plus connus est la Phrathatchédi du Wat Phrathat doikongmu dans la province de Maehongson (พระเจดีย์ วัดพระธาตุดอยกองมู – แม่ฮ่องสอน) construit dans le style indien en 1874 sur un ancien tumulus d’origine.


Un Phra Dhamma Chédi (พระธรรมเจดีย์) contient des textes de l’enseignement de Bouddha ou de la loi bouddhiste. Citons le Wat Pabantat « le temple de la forêt de Bantat » (วัดป่าบ้านตาด) situé dans le district de Bantat à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest du centre d’Udonthani (อุดรธานี) construit en 1955 dans un nid de verdure.


Un Phra Uthésicachédi (พระอุเทสิกะเจดีย์) n’est plus un reliquaire proprement dit mais contient une représentation de Bouddha. Ils sont de ceux que l’on construit tous les jours puisque les reliques de Bouddha sont présentement sinon introuvables du moins difficiles à trouver, que ce soient ses cendres ou ses bols d’aumône (14). 

Modeste Chédi en construction au « temple des douze ascètes » (วัดแก้วสำเร็จ) à Huaymek (Kalasin) :


Il est un autre type de monument triomphal dont la fonction est la même que celle du chédi, c’est le prang (ปราง) qui devient évidemment un phraprang (พระปราง). C’est un tour de style khmer, adaptation siamoise de tours traditionnelles khmères que l’on trouve partout dans ce qui était autrefois l'Empire angkorien. Le prang est une haute pyramide rectangulaire formée de terrasses étagées dont la dernière supporte en général un sanctuaire modeste par rapport à l’ensemble dans lequel la pyramide joue le rôle principal. Le plus ancien (en général daté du XIIIème siècle) est le prang de Si Sachanalai (ศรีสัชนาลัย) au nord de Sukhotai. Il est composé d’une haute pyramide à gradins supportant un sanctuaire dont les proportions ont été harmonisées. 

Extrait de l'ouvrage du Général de Beylié :


Lien entre les architectures cambodgiennes et siamoises, le prang a ensuite été imité en particulier à Phitsanulok et à Bangkok, le plus célèbre étant celui du Wat Arun (วัดอรุ) « le temple de l’aube », entouré de quatre prangs plus petits daté des débuts de la période d’Ayutthaya (1351).


Ils ont été étudiés et longuement décrits par Lunet de La Jonquière (12). Le chédi géant de Nakhon Pathom, découvert par le moine et futur roi Monkut était autrefois une structure en forme de prang. Une réplique de l’original se trouve dans l'enceinte du grand monument.


Ce chédi original fut plus tard, sous le règne du Roi Mongkut, complètement recouverte par le grand chédi présent. Chédi d’inspiration indienne, prang d’inspiration khmère, mélange harmonieux des deux styles pour une même fin, ceci explique que tel ou tel monument peut prendre l’une ou l’autre qualification. 

La partie supérieure de la flèche d'un Chédi, les cercles superposés en forme de fleurs de lotus porte le nom de hèm (เหม), l’ « or » en langage archaïque, un mot qui, selon Rajathon, vient du sanscrit « hima » qui signifie également l’or, le mot « hima » (หิมะ) devant « la neige » en thaï actuel. L’Himalaya, c’est le « domaine de la neige » en sanscrit, mais sous le soleil, la neige ne brille-t-elle pas comme de l’or ? N’oublions pas que la royauté siamoise à fin de la période d’ Ayutthaya a adopté la théorie khmère de son origine divine, le monarque étant plus ou moins identifié avec Siva, (พระศิวะ – il devint dans le Ramakian, version siamoise du Ramayana พระอิศวร Phra Isuan) le plus important des dieux de la mythologie hindou qui, comme chacun sait, a sa demeure dans le mont Krailash (เขาไกรลาส), un sommet de la chaine de l’Himalaya situé au Tibet. Les cercles décroissant que l’on voit au somme de la tour symbolisent ou symboliseraient les 17 paradis bouddhistes.


Il est enfin une autre catégorie de Chédi, édifié par une personne qui l’utilise pour déposer les cendres des personnes disparues et que l’on trouve dans l’enceinte des monastères, parfois dans des lieux inhabités à flanc de montagne. Dans les temps anciens, on y déposait des objets précieux mais cette pratique a rapidement cessé compte tenu des ravages causés par les pilleurs de tombes. Rajathon les appelle des kuk (คุก) dont le sens premier est une « cellule » mais une « prison » en langage contemporain. Mieux vaut utiliser le mot that (ธาตุ) qui, pris isolément signifie « une urne » mais qui nous semble spécifiquement Isan (?). Rajathon déplore encore la dégénérescence des constructions actuelles, qu’il attribue aux entrepreneurs chinois, en ciment préfabriqué, bon marché, démontables et à l’intérieur desquels on ne peut plus rien déposer de précieux. Naturellement, la richesse de la famille apparaît dans la taille et les décorations du cénotaphe. 

Monument d'un riche cotoyant ceux des pauvres :


Précisons enfin, ce n’est peut-être pas inutile, que toute allusion ironique à l’authenticité de ces reliques serait particulièrement mal venue. Rajathon, qui passait pour être un « esprit fort » ne s’y hasarde pas même de façon allusive. N’est pas Voltaire qui veut !


Nous consacrerons un prochain article au bâtiment qui est devenu le lieu majeur du temple, le plus sacré probablement, la chapelle d’ordination.

NOTES 
(1) http://www.dhammathai.org/watthai/watstat.php . La liste qui est longue peut se télécharger sans difficultés. 

(2) http://th.wikipedia.org/wiki/รายชื่อวัดในจังหวัดหนองคาย 

(3) http://th.wikipedia.org/wiki/รายชื่อวัดในจังหวัดกาฬสินธุ์ 

(4) http://th.wikipedia.org/wiki/รายชื่อวัดในจังหวัดเลย 

(5) Voir notre article A 196 « LES PEINTURES MURALES, L’ÂME DES TEMPLES DU COEUR DE L’ISAN ». 

(6) Voir notre article A 213 « LES ORIGINES MYSTÉRIEUSES DES BORNES SACRÉES (BAÏ SÉMA) DES TEMPLES DE L’ISAN EN THAILANDE ». 

(7) « Histoire naturelle et politique du royaume de Siam ». 

(8) « Du royaume de Siam ». 

(9) « Description du royaume thaï ou Siam », premier volume, 1854. 

(10) La question de la stèle est devenue un western épigraphique. Elle part d’une découverte « opportune » : 

En 1834, un moine bouddhiste dénommé Mongkut découvre une stèle datée de l’année 1292. Ecrite en caractères comparables à du thaï moderne (mais difficiles à déchiffrer et plus encore), elle est immédiatement considérée comme le premier texte écrit en thaï par le roi Ramkhamhaeng qui devient de facto l’inventeur de l’écriture thaï๏ et dont la stèle portera désormais le nom, les souverains donc les historiens et les chercheurs n’arrivent pas à s’entendre sur les dates de naissance et de mort. L’histoire de ce moine ne s’arrête pas là et devenu Rama IV, il va régner en monarque éclairé sur le Siam de 1851 à 1868, l’un des plus érudits de la dynastie qui a consacré 25 ans de sa vie à l’étude dans son temple. C’est évidemment sous son règne que sa découverte de la stèle, devient un élément majeur du patrimoine national thaï.


Alors qu’elle n’avait suscité aucune étude critique de tous les savants essentiellement français qui l’avaient étudiée et traduite avec difficultés, souvent de façon contradictoire, les critiques vont débuter en 1986 (Voir à ce sujet notre article 19 de 2012 « NOTRE HISTOIRE, LA STELE DE RAMAKHAMHENG ». C’est un thaï critique d’art et non linguiste qui suggère alors que la stèle, selon lui gravée par Mongkut – Rama IV, ne remonterait qu’au 19éme siècle. Il se gausse essentiellement de cette découverte « miraculeuse ». De très érudits débats sont alors engagés notamment dans le journal de la Siam society en 1995 en particulier par des articles contradictoires de Michael Wright et Michael Vickery, deux américains spécialistes des langues asiatiques (n° 83 de 1995). Le débat s’est exacerbé et s’est répandu sinon dans le grand public du mois dans le public érudit lors de l’inscription du monument, la question étant moins de savoir s’il s’agissait d’un faux soigneusement confectionné au XIXème que s’il devait être permis de contester son attribution au grand roi de Sukhotay et de déboulonner sa statue. Quelques-uns des arguments des tenants de la première hypothèse semblent à tout le moins éminemment contestables. 

– La découverte fut-elle l’effet d’un pur hasard. Nous en ignorons le déroulement exact. Quoiqu’il en soit, le moine-érudit avait effectué des fouilles sur ce qui restait des ruines de l’ancienne capitale, cherchant et trouvant. Les grandes découvertes archéologiques sont très rarement l’effet du « hasard ». Le tombeau de Toutankhamon fut découvert le 4 novembre 1922 par l’archéologue anglais Howard Carter financé par Lord Carnavon qui cherchait là où elle devait se trouver enfouie sous les sables la tombe de l’un des derniers pharaons qui n’avait pas été encore découverte, là où ils étaient inhumés, la Vallée des Rois

– L’écriture serait trop similaire de l’écriture actuelle ? C’est une absurdité : Elle est très partiellement dégradée et surtout l’écriture a subi des changements stylistiques depuis son invention, notamment sur le positionnement actuel des voyelles, un bon lecteur du thaï éprouve autant de difficultés à les lire que nous à lire un manuscrit français de la même époque, faute d’avoir suivi des études de paléographie.


– Querelles encore sur le vocabulaire utilisé qui ne serait pas celui utilisé à Sukhotay à cette époque ? C’est assez extravagant, comme si l’on connaissait parfaitement le langage utilisé dans ce royaume au XIIIème siècle. N’oublions tout de même pas que les premiers dictionnaires thaï-français-anglais-latin et les premières grammaires datent du milieu du XIXème siècle et que le premier véritable dictionnaire thaï-thaï qui a normalisé définitivement et à cette date seulement la langue, son écriture et la grammaire, est celui de l’Académie royale ne date que de 1927 (voir en particulier notre article A 204 « LE DICTIONNAIRE DE L’ « INSTITUT ROYAL » AU SERVICE DE LA LANGUE THAÏE, DU BON SENS … ET DE LA POLITIQUE ». 

– Il n’est pas possible de créer un système d’écriture à partir du néant ? Voilà bien une totale absurdité. Nous en avons un remarquable exemple postérieur : Le Vietnamien est une langue tonale comme le thaï (six tons). A l’arrivée des missionnaires, les érudits utilisaient les idéogrammes chinois qui sont adaptés parfaitement à une langue à tons mais dont l’apprentissage nécessite plusieurs années d’un long chemin de croix. C’est Alexandre de Rhodes, missionnaire et jésuite avignonnais qui a doté le pays d’un alphabet utilisant nos lettres latines et de nombreux signes diacritiques pour marquer les tons. Lors de la prise du pouvoir par les communistes en 1975, ceux-ci ont déboulonné sa statue, vestiges du colonialisme et créé de toutes pièces un autre inventeur. Ils se sont vite aperçus du ridicule, la statue est remontée sur son piédestal et hommage est toujours rendu au père jésuite même si, comme le thaï du XIIIème l’écriture a été améliorée. 

Et le thaï ? A l’époque de Rakhamheng les érudits, moines ou brahmanes, connaissaient parfaitement les systèmes d’écriture alors en usage, le pallava, écriture brahmanique sacrée venue du sud de l’Inde, utilisée par les Mons, le sanscrit et le pali venu également de l’Inde, le khmer venu de l’est, les idéogrammes chinois et certainement les écritures utilisant l’alphabet latin. Les premiers inventeurs de l’écriture thaïe n’ont pas agi au hasard. Ils ont créé, et bien créé, un alphabet correspondant aux structures propres à leur langue. L’alphabet latin est mal adapté à une langue monosyllabique à tons. C’est certainement de façon délibérée qu’ils ne l’ont pas utilisé plus que les idéogrammes chinois. L’écriture vient pour une grande partie du sanscrit dont le pali n’est qu’un patois. Or, l’alphabet sanscrit ne porte pas comme les alphabets des langues sémitiques l’empreinte d’une longue et pénible invention encore embarrassée dans les liens des caractères figuratifs – on passe insensiblement du dessin d’un rat pour écrire « rat », puis l’idéogramme devient la syllabe « ra » puis la consonne « r » etc… Il semble avoir été formé et conçu par la plus haute intelligence philosophique et analytique qui ait paru dans le monde. Les indiens prétendent qu’il a été inventé par les Dieux et ils ont donné à leur écriture le nom de เทวนาครี Devanagari, l’écriture des dieux, forme ancienne sous laquelle sont écrit encore la plupart des ouvrages sanscrits. Cet alphabet dont la nature est entièrement différente de celle des alphabets sémitiques a donné naissance à tous ceux qui sont en cours en Asie du Sud-est. Pour autant que l’alphabet sanscrit ne fasse pas exception à une règle qui voudrait que toute écriture alphabétique dérive d’une écriture idéographique, il est certain qu’il n’a gardé aucune trace de cette origine. Il date en tous cas de plus de 500 ans avant celui de Ramakhamheng. Disons pour clore un vain débat que de multiples découvertes épigraphiques bien postérieures mais dont la datation n’est pas mise en doute démontrent à suffisance que le même alphabet est utilisé ailleurs, ce qui démolit l’argument linguistique, qu’il soit l’œuvre du roi ou plus probablement celle des érudits qui l’entouraient. Un linguiste américain non dépourvu d’humour a déclaré que de tels arguments permettraient de mettre en doute l’authenticité du texte de la constitution de 1787. 

(11) Selon le Général de Beylié « L’architecture Hindoue en Extrême-Orient », Paris 1907. Un chapitre remarquablement illustré est consacré au Siam. 

(12) Lunet de la Jonquière est l’auteur d’un monumental « Inventaire descriptif des monuments du Cambodge » en deux volumes (1897 et 1902) qui déborde très largement sur le Siam. Le second volume lui est en réalité exclusivement consacré. 

(13) Les chédis ont fait l’objet d’une remarquable et surtout exhaustive étude de Anuman Rajadhon que nous avons souvent rencontré (« Phra Cedi ») dans la revue de la Siam Society (Vol.40 -1 de 1952). Le site https://th.wikipedia.org/wiki/เจดีย์ (en thaï) donne de nombreuses références, toutes en thaï ainsi que le site officiel de la hiérarchie religieuse http://www.dhammathai.org/buddha/g47.php. Il donne la même division en quatre modèles que celle de Rajathon mais une foule de sous-divisions et sous-sous divisions particulièrement complexes et subtiles.

(14) Le « marché » ne doit toutefois pas être totalement épuisé. Le Phrathatchédi de Laemso (พระธาตุจดีย์แหสมสอ) à Koh Samui (เกาะสมุย) curieusement isolé en bord de mer a été construite en 1908 pour abriter des reliques de Bouddha qu’un Bonze de l’île avait ramené de Ceylan. Détruit par la foudre, il a dans les années 70 été refait et recouverte de briquettes jaunâtres d’un goût plus ou moins assuré.



Le Phrathat Chamlong (พระธาตุจำลอง) daté de 1981 dans le Wat thamphitak (วัดธรรมพีทักษ์ « le temple du dharma protecteur ») du petit village de Huaymek (ห้วยเม็ก) dans la province de Kalasin (กาฬสินธุ์) et qui vient d’être repeint à neuf abrite des cendres de Bouddha. Son nom (Chamlong = « simulé ») nous étonne toutefois un peu ?


Le Phramahathat Phutthanimit (พระมหาธาตุเจดีย์พุทธนิมิต) du Wat PhuttanimitPhukhao (วัดพุทธนิมิด - ภูคาว) - « le temple de la vision bouddhiste » « la terre du gisant » dans le district de Sahatsakhan (สหัสขันธ์), également dans la province de Kalasin, a été édifié également au début de ce siècle non loin d’un abri sous roche, lieu de culte d’origine Davarvati, où git un Bouddha couché (« la terre du gisant ») mais du mauvais côté, daté du VIIIème ou IXème siècle. Le chédi tout en pierres de taille contient à la fois une statue de Bouddha couverte d’or et quelques dizaines de statues du même également en pierres de taille. Sa flèche (Pliyot ปลียอด) qui doit s’élever à une cinquantaine de mètres, indique le chemin vers le Nirvana et n’est recouverte « que » de 30 kilos d’or, les Isans sont pieux mais pauvres ! Elle est terminée par une petite boule de verre, yatnamkhang (หยาดน้ำค้าง). Le dôme en forme de cloche appelé ongrakhang ou rueanthat (องค์ระฆัง - เรือนธาตุ) est la partie du monument qui contient la relique de Bouddha.


SOURCES 

En dehors de l’ouvrage monumental de Lunet de La Jonquière superbement illustré et de celui du Général de Beylié également joliment illustré, d’autres sources, en ce qui concerne l’épigraphie en particulier :

Louis Finot « Notes d'épigraphie » In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 15, 1915. pp. 1-135.

P. Petithuguenin « Notes critiques pour servir à l'histoire du Siam » In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 16, 1916. pp. 1-21.

Fournereau « Le Siam ancien: Archéologie, épigraphie, géographie ». Tome I. Paris, 1895 (Annales du Musée Guimet, XXV).

Louis Finot et G. Coedès : « Recueil des inscriptions du Siam. Première partie : Inscriptions de Sukhodaya ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 24, 1924. pp. 265-268.

G. Coedès : « Recueil des Inscriptions du Siam, 2e partie. Inscriptions de Dvāravatī, de Çrīvijaya et de Lăvo ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 29, 1929. pp. 446-450.

G. Coedès « Études cambodgiennes XXXIX. L'épigraphie des monuments de Jayavarman VII ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 44 n°1, 1951. pp. 97-120.

G. Coedès : « Recueil des Inscriptions du Siam, 2e partie. Inscriptions de Dvāravatī, de Çrīvijaya et de Lăvo ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 29, 1929. pp. 446-450..

G. Coedès « Études cambodgiennes XXXIX. L'épigraphie des monuments de Jayavarman VII ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 44 n°1, 1951. pp. 97


Histoires de Thaïlande

L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. 

 II - LES CHAPELLES D’ORDINATION.  

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